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Danemark - Les perliers de Ribe recyclaient le verre des mosaïques romaines à l'Âge Viking

Les fabricants de perles de l'Âge Viking étaient plus en avance sur leur temps que ce que l'on pourrait croire. Une nouvelle étude interdisciplinaire montre que, vers l'an 700 de notre ère, à Ribe, des artisans ont eu recours à des méthodes étonnamment sophistiquées et durables pour donner une nouvelle vie aux anciennes mosaïques romaines, en les transformant en perles de verre.

Ribe était une ville commerciale importante à l'époque viking. Établie au début du VIIIème siècle sur la rive nord de la rivière Ribe Å, les marchands et les artisans affluaient de loin pour y vendre et fabriquer des biens tels que des broches, des fibules, des peignes et des perles de verre colorées.

Lorsque le verre est devenu une denrée rare durant le haut Moyen Âge, des cubes de pâte de verre colorés - appelés tesselles - ont été arrachés des mosaïques dans les temples, palais et thermes abandonnés des empires romains et byzantins, transportés vers le nord et échangés dans des villes commerçantes telles que Ribe, où les perliers les fondaient dans de grands récipients et les façonnaient en perles.

 

Jusqu'à présent, les archéologues avaient supposé que les fabricants de perles utilisaient les tesselles blanches opaques comme matière première pour la production des perles blanches et opaques. Or, sur ce point précis, un géochimiste et un archéologue de l'Université d'Aarhus, ainsi qu'un conservateur du musée de Ribe, ont fait une découverte surprenante publiée le 26 Août 2022 dans la revue scientifique Archaeological and Anthropological Sciences.

 

Ribe, la première ville de Scandinavie

Ribe a développé un impressionnant réseau à l'époque viking, même s'il n'était pas encore mondial. Les chercheurs ont pu constaté que les artisans de Ribe dépendaient de ce réseau à la fois pour accéder aux matières premières et pour vendre leurs marchandises. 

"L'analyse du verre utilisé par les fabricants de perles montre que le verre est originaire de Palestine et d'Égypte. Cependant, il était déjà vieux de plusieurs siècles lorsqu'il est arrivé à Ribe et il devait donc provenir d'anciennes mosaïques romaines, probablement de villes romaines telles que Cologne ou Trèves", explique Søren Sindbæk, professeur d'Archéologie à l'Université d'Aarhus, avant d'ajouter: "Nous avons également trouvé une pierre précieuse de cornaline romaine décorée de l'image de Vénus, qui avait été extraite de force de la bague en or qu'elle devait avoir décorée."

Apparemment, la pierre précieuse n'avait aucun intérêt pour Ribe. Mais l'or, oui. La matière première des premiers orfèvres de Ribe était très probablement composée d'objets comme ceux-ci pillés dans des tombes romaines. D'autres preuves vont dans le même sens, relève l'archéologue, à l'instar d'un fragment de céramique sigillée richement décorée, caractéristique de l'Antiquité romaine, sans doute ramassé dans une ruine ou une tombe romaine et ramené à Ribe comme amulette ou souvenir. 

Tout indique, selon lui, que la première ville du Nord est apparue avant que le commerce avec la Méditerranée et le Moyen-Orient ne soit établi. Dans les couches du sol les plus anciennes, les vestiges de plusieurs petits ateliers ont été mis au jour. Chacun d'entre eux n'était occupé par les artisans que pendant quelques jours ou semaines, à tour de rôle. La matière première - ici des fragments de verre colorés - venait de loin à l'origine mais peut avoir été apportée de lieux relativement proches. 

 

Une production intelligente et durable

Danemark - Tesselles dorées et leur recyclage en perles blanches vikings, objets d'une étude sur le savoir-faire des perliers de Ribe - Photo: Musée du Jutland du Sud-OuestC'est en étudiant la composition chimique des perles vikings blanches d'un de ces tout premiers ateliers de fabrication de Ribe que les chercheurs ont trouvé un procédé des plus durables utilisé par les verriers de l'époque, leur permettant de gagner à la fois du temps et du bois pour leur four.

Il consistait à écraser des tesselles de verre dorées et transparentes, à les fondre à basse température, à remuer pour piéger l'air sous forme de bulles, et enfin à enrouler le verre autour d'une tige en fer pour former les perles, et le tour était joué! Ils obtenaient ainsi des perles blanches opaques créées en peu de temps avec un minimum de ressources.

Les précieuses feuilles d'or ultra-fines collées à la surface des cubes dorés de mosaïque étaient bien sûr récupérées par le verrier avant de refondre le verre, mais les travaux des chercheurs ont révélé que de l'or s'est inévitablement retrouvé dans le creuset. De minuscules gouttes d'or dans les perles blanches, les nombreux trous d'air (à l'origine de l'opacité du verre des perles) et l'absence de traceurs chimiques de couleurs fournissent la preuve que ce sont en réalité les tesselles à feuilles d'or des mosaïques qui constituaient la matière première des perles.

 

Des artisans fins connaisseurs

De telles traces d'or ont été trouvées non seulement dans les perles blanches mais aussi dans les perles bleues du même atelier. 

Ici, les analyses chimiques montrent que la recette du verrier consistait en un mélange de pierres de mosaïque bleues et dorées. Il était nécessaire de les mélanger car les pierres de mosaïque bleues romaines contenaient de fortes concentrations de substances chimiques qui les rendaient opaques - et donc idéales pour les mosaïques, mais pas pour des perles bleues. C'est donc en diluant les substances chimiques que le verre bleu profond et transparent typique des perles de l'Âge Viking était obtenu.

Le perlier de Ribe aurait aussi pu choisir de diluer le mélange de verre avec des éclats d'anciens vases à entonnoir mis au jour dans l'atelier. Mais ils se sont avérés être du vieux verre dégradé de type romain qui avait été fondu maintes et maintes fois.

"Les verriers de Ribe étaient clairement de fins connaisseurs qui préféraient mettre la main sur le verre le plus transparent qui puisse être", explique Gry Hoffmann Barfod du département de Géosciences de l'Université d'Aarhus. Elle ajoute: "En tant que géochimiste, ce fut un privilège de travailler avec ce matériau fantastique et de découvrir à quel point le réservoir de connaissances ici est important pour notre société d'aujourd'hui."

 

Une conscience des ressources limitées

L'étude interdisciplinaire est le fruit d'une collaboration entre Gry Barfod, Søren Sindbæk, professeur d'archéologie au Centre pour le développement du réseau urbain (UrbNet) de la Fondation nationale danoise pour la recherche à l'Université d'Aarhus, et le conservateur de musée Claus Feveile au Musée du Jutland du Sud-Ouest spécialisé sur l'Âge Viking et l'histoire de Ribe.

"Les réalisations les plus remarquables de la place commerciale de Ribe n'étaient pas seulement les produits, mais aussi l'économie circulaire et la prise de conscience visant à préserver des ressources limitées", a souligné Søren Sindbæk.

"Ces résultats passionnants montrent clairement le potentiel d'élucidation de nouveaux faits sur les Vikings. En combinant des fouilles de pointe avec de telles analyses chimiques, je prédis de nombreuses autres révélations dans un proche avenir", a confié le conservateur du musée Claus Feveile.

Søren Sindbæk et Claus Feveile ont dirigé les fouilles archéologiques du projet Northern Emporium de 2016 à 2018, où de nouvelles approches d'une grande technicité ont pour la première fois permis une résolution atteignant  jusqu'à quelques décennies dans la stratigraphie extrêmement bien préservée de Ribe. 

Les découvertes des fouilles sont actuellement exposées à l'intérieur de répliques reconstituées des ateliers des perliers dans le cadre d'une nouvelle exposition spécifique du Musée viking de Ribe.

 

 

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