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Finlande - La guerrière de Suontaka serait un individu intersexe selon une nouvelle étude génétique

L'individu dans la tombe découverte il y a plus de 50 ans à Suontaka, dans la région de Kanta-Häme, a récemment fait l'objet de nouvelles analyses génétiques. Le guerrier finlandais enterré dans des vêtements de femme il y a un peu plus de 900 ans pourrait être une personne intersexe avec un chromosome X supplémentaire. Tout indique d'après les chercheurs que la non-binarité aurait été valorisée et respectée au sein de sa communauté. 

En 1968, une épée avec une poignée en bronze a été trouvée à Suontaka Vesitorninmäk lors de travaux pour l'installation d'une conduite d'eau. Cette découverte exceptionnelle permit à l'archéologue Oiva Keskitalo de mettre au jour une tombe datée de la fin du XIème ou du début du XIIème siècle avec de riches artefacts, qui depuis lors n'a eu de cesse de déconcerter tous les experts. 

Une tombe déconcertante

Finlande - Reconstitution de la tombe de Suontaka - Illustration: Veronika PaschenkoLe rapport des fouilles rédigé en 1969 décrit la tombe de Suontaka et tous ses objets en détails. Il est même précisé que le plus célèbre d'entre eux, l'épée à poignée de bronze décorée d'ornements dans le style d'Urnes, se situait à l'origine dans le remblai de la sépulture et non dans la tombe, ce qui indique qu'elle a été déposée ultérieurement.

Dans la tombe-même, ont été répertoriés une lame d'épée avec des incrustations d'argent et sans poignée située sur le côté gauche du bassin, un couteau dans son étui par-dessus cette lame et une faucille placée sur la poitrine, soit des artefacts généralement associés au genre masculin pointant la tombe d'un guerrier. Mais la découverte déconcertante d'une petite broche penannulaire au niveau de la taille, de deux broches tortues de forme ovale avec des bouts de tissu en laine et d'une chaîne à double spirale, typiques d'une tenue féminine de l'époque, n'a pas facilité la tâche de l'archéologue.

En sus des fibres de laine de mouton, ont été identifiés le poil fin d'un animal à fourrure, probablement d'un renard ou d'un mustélidé, et du poil de lapin ou de lièvre de couleur pourpre, ainsi que trois minuscules barbules de plumes d'oiseaux.

Bien qu'observables, les os étaient presque entièrement décomposés et seuls deux petits fragments de fémurs ont pu être retirés de la tombe. 

 

Double sépulture ou tombe d'une guerrière?

En raison de la combinaison inhabituelle d'objets funéraires, Oiva Keskitalo avait envisagé qu'il puisse s'agir d'une double sépulture, celle d'un homme et d'une femme, mais la taille de la fosse ne convenait que pour un seul individu. Pendant des décennies, la tombe de Suontaka est donc devenue la preuve très populaire de l'existence de femmes puissantes, voire de guerrières durant le haut Moyen Âge. 

Une étude finlandaise mise en ligne le 15 Juillet 2021 sur Cambridge University Press conteste désormais ces deux points de vue. 

Les auteurs ont d'abord confirmé qu'une seule personne avait été enterrée dans cette tombe très élaborée, mais également que la personne portait des vêtements féminins caractéristiques de l'époque et qu'elle possédait bien une épée sans poignée placée sur sa hanche gauche. "L'individu enterré semble avoir été un membre très respecté de leur communauté. Il avait été déposé dans la tombe sur une douce couverture de plumes avec des fourrures et des objets de valeur", a souligné Ulla Moilanen, post-doctorante en Archéologie à l'Université de Turku.

Puis des analyses d'ADN ancien ont ensuite été réalisées dans le laboratoire d'archéogénétique de l'Institut Max Planck, en Allemagne, à partir des faibles quantités de matériel osseux. Les résultats se révélant peu probants, les scientifiques ont utilisé une nouvelle approche pour déterminer le sexe chromosomique de l'individu et leurs conclusions viennent interroger la notion traditionnelle de genre associée à la société de l'époque.

 

Le syndrome de Klinefelter

Chaque cellule contient normalement une paire de chromosomes sexuels -XX pour la femme et XY pour l'homme- qui détermine le sexe d'une personne. Grâce à un système de modélisation mathématique innovant, l'équipe de recherche est parvenue à établir chez cet individu une aneuploïdie, qui se caractérise chez l'homme par la présence d'un chromosome sexuel X suplémentaire.

"D'après les données actuelles, il est probable que l'individu trouvé à Suontaka avait les chromosomes XXY, bien que les résultats ADN soient basés sur un très petit ensemble de données", a précisé Elina Salmela, post-doctorante à l'Université d'Helsinki. 

Cette anomalie chromosomique sexuelle, connue sous le nom de syndrome de Klinefelter, est la plus fréquente avec environ 1 homme touché sur 576. Les signes cliniques de ce syndrôme varient d'une personne à l'autre et selon l'âge. Ils sont la plupart du temps imperceptibles, tant et si bien que l'anomalie chromosomique passe inaperçue.

Néanmoins, dans certains cas, les signes cliniques sont plus marqués. Les hommes concernés peuvent alors être infertiles, avoir un hypospadias [malformation de la verge, avec un orifice mictionnel qui n'est pas à sa place], un micropénis, une atrophie d'un ou des deux testicules, une gynécomastie [croissance excessive des glandes mamaires, parfois unilatérale], un développement pubertaire retardé ou incomplet en raison de la carence en testostérone et un caractère plus sensible et moins affirmés que les autres hommes. 

 

Un membre important de la communauté

Il semble probable que l'individu intersexe de la tombe de Suontaka, anatomiquement de sexe masculin mais souffrant du syndrome de Klinefelter, ait assumé une identité sociale de genre en dehors de la norme binaire traditionnelle.

Cette découverte vient bouleverser la représentation ultra virile des sociétés nordiques de l'époque et sème le doute sur la honte qui était censée frapper les hommes avec des rôles sociaux féminins ou vêtus comme des femmes. D'autant plus, rappellent les auteurs, qu'il existait une tolérance sociale envers le travestissement des hommes dans la fonction de chamane ou la pratique de rituels magiques, sans doute en lien avec le dieu Odin qui était lui-même associé à la magie féminine.

"Si les caractéristiques du syndrome de Klinefelter avaient été manifestes sur la personne, elle n'aurait peut-être pas été considérée strictement comme une femme ou un homme dans la communauté du Haut Moyen Âge. L'abondante collection d'objets enterrés dans la tombe est une preuve que la personne était non seulement acceptée, mais aussi valorisée et respectée", a déclaré Ulla Moilanen, qui ajoute cependant que "la biologie ne dicte pas directement l'identité d'une personne."

Parce que les épées et les bijoux coûtaient une somme d'argent considérable, les auteurs s'accordent à conclure que: "L'individu a pu être un membre respecté de la communauté en raison de ses différences physiques et psychologiques avec les autres membres de cette communauté; mais il est également possible que l'individu ait été accepté en tant que personne non binaire parce qu'il avait déjà un caractère distinctif ou obtenu une position dans la communauté pour d'autres raisons; par exemple, en appartenant à une famille relativement riche et influente".

Selon eux, l'ajout ultérieur d'une spectaculaire épée dans la tombe souligne également l'importance de cette personne et de sa mémoire pour la communauté locale.

 

Une découverte convaincante

Les chercheurs dans les autres pays s'accordent à donner un avis généralement favorable sur les résultats de cette nouvelle étude.

"L'équipe disposait d'une quantité minuscule de données avec lesquelles travailler, mais elle a montré de manière convaincante que l'individu avait probablement un caryotype XXY" a approuvé Pete Heintzman, professeur à l'Université arctique de Norvège et expert en analyse d'ADN ancien.

"Moilanen et ses collègues ont montré que [l'enterrement] était celui d'un individu atteint du syndrome de Klinefelter avec deux chromosomes X et un chromosme Y, et était génétiquement de sexe masculin" a commenté Nic Rawlence, directeur du laboratoire de paléogénétique, à l'Université d'Otago en Nouvelle Zélande. 

Dans la même université, Lisa Matisoo-Smith, cheffe du département d'Anatomie, s'est montrée plus prudente dans sa déclaration: "Les résultats [de l'ADN] ne sont pas excellents, comme le notent les auteurs, mais l'interprétation possible selon laquelle l'individu avait le syndrome de Klinefelter est raisonnablement bien étayée sur la base des données inégales". 

Les archéologues et les historiens ont également soutenu les découvertes de l'équipe. "Je trouve fascinant de voir de nouveaux travaux aborder des questions complexes de genre, de corps et d'identités", a déclaré Marianne Moen, chercheuse post-doctorante au Musée d'Histoire culturelle de l'Université d'Oslo. "C'est formidable de voir l'expansion des connaissances dont nous disposons grâce à l'analyse scientifique, en particulier lorsqu'elle est placée dans le contexte d'un débat plus large et pertinent pour la société, comme le fait cet article."

"Je pense qu'il s'agit d'une étude bien documentée d'un enterrement intéressant, qui démontre que les sociétés du début du Moyen Âge avaient des approches et des compréhensions très nuancées des identités de genre", a déclaré Leszek Gardeła, chercheur au Musée national du Danemark. D'après lui, la présence d'une épée sur le côté gauche du corps de la personne est particulièrement intéressante, car il a noté quelques exemples similaires en Scandinavie dans des sépultures de femmes alors que les épées étaient généralement déposées sur le côté droit de la personne. Ce placement inhabituel de l'épée semble impliquer "une sorte de 'différence' du défunt", révèle Gardeła.

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