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Pologne - La tombe du roi Harald à la Dent Bleue a-t-elle été découverte à Wiejkowo?

Grâce aux images satellites, des archéologues ont découvert la présence d'un grand tumulus sous l'église du village polonais de Wiejkowo. Ils sont peut-être parvenus à identifier la tombe du roi danois Harald à la Dent bleue.

En Mars 2022, Marek Kryda a fait sensation sur le portail scientifique international Academia.edu avec une publication relatant sa découverte d'un grand tertre funéraire, à 6 kilomètres de Wolin. Suivant la théorie de ce chercheur indépendant dont le sujet d'étude principal concerne le haut Moyen Âge en Pologne, il s'agirait du tumulus où le plus célèbre roi viking du Danemark, Harald Ier (911-986), surnommé Blåtand ("Harald à la Dent bleue"), aurait été inhumé. 

À la suite de cette annonce, le Musée national de Copenhague a publié un communiqué précisant que ses propres experts surveillent de près cette extraordinaire découverte.

 

Une énigme bientôt résolue?

Pologne - Le  tumulus découvert sous l'église de Wiejkowo par Marek Kryda grâce aux images satellites - Photo: geoportal.gov.plL'une des énigmes les plus difficiles de l'Histoire de l'Europe au haut Moyen Âge, tant il est vrai que subsistent jusqu'à présent de grandes zones d'ombre sur les circonstances de la mort et le lieu de sépulture de Harald Gormson ("fils de Gorm"), est-elle en passe d'être résolue?

Harald, devenu roi du Danemark en 958, est célèbre pour avoir œuvré à l'unification du pays et à l'extension de son royaume jusqu'à la Norvège, mais aussi à la conversion massive des Danois au christianisme. Le chroniqueur Adam de Brême, auteur de la Gesta Hammaburgensis ecclesiae pontificum ("Histoire des archevêques de Hambourg"), rapporte que le souverain, blessé lors d'une bataille durant la guerre civile danoise, se serait réfugié à Jomsborg (Wolin de nos jours), la "cité slave de Jumme", où il serait mort peu de temps après, en 986.

Or, Marek Kryda pense avoir réussi à localiser avec précision le tertre sous lequel reposerait Harald à la Dent bleue, grâce à un artefact découvert par hasard en 1841 à Wiejkowo et à l'utilisation plus récente de technologies modernes telle que l'imagerie par satellite et le géoradar.

 

De la découverte de la médaille de Curmsun

Tout a commencé en 2014, lorsqu'une jeune fille vivant à Malmö, montra à son professeur d'Histoire une petite plaque circulaire apportée en Suède par sa grand-mère polonaise. Elle ne savait pas alors que cet artefact doré, désormais appelé "médaille de Curmsun", recélait une histoire aussi complexe que fascinante remontant au règne du roi viking Harald à la Dent bleue.

Intrigué par l'objet, le professeur contacta un archéologue, Sven Rosborn, qui mena une véritable enquête. Ses recherches ont depuis permis d'établir qu'elle provenait d'un édifice religieux millénaire à Wiejkowo, près de Wolin en Pologne, sur la rive est de la rivière Dziwna, démoli en 1841 pour faire place à la construction d'une nouvelle église.

Durant les travaux de fondation, un garçon de 12 ans nommé Heinrich Boldt mit au jour un trésor à l'entrée de l'ancienne crypte. Ce trésor comprenait des objets en or et en argent, deux épées et des pièces de monnaie. Remis entre les mains du pasteur local, il fut partagé équitablement entre son découvreur, l'homme d'église et tous les ouvriers présents. Mais le pasteur et le jeune Heinrich firent le choix de replacer dans la crypte leur part afin de les conserver en lieu sûr.

 

Arrivée en Suède dans une boîte à boutons

Personne n'aurait jamais rien su de ce trésor si Heinrich Boldt n'avait émigré en Amérique et écrit au pasteur en 1869 afin de solliciter son aide, "pour déterrer ce qu'ils avaient caché autrefois sur l'île". Le pasteur ne put jamais lire cette lettre puisqu'il décéda avant de la recevoir, mais elle fut heureusement conservée et ajoutée à l'ensemble de ses journaux personnels, ce qui permit aux recherches de se poursuivre.

Le trésor resta caché sous les fondations de la nouvelle église jusqu'en mai 1945, alors que les forces alliées dessinaient une nouvelle frontière entre la Pologne et l'Allemagne, à travers le territoire à l'ouest de l'île de Wolin.

C'est sur cette île que le soldat polonais, le major Stefan Sielski, qui escortait les autorités de Köslin à Swinemunde, fut présenté à un artisan nommé Otto. Ce dernier lui confia avoir aidé deux nobles familles allemandes à cacher des cercueils dans la crypte de l'église de Wiejkowo lorsque les forces russes avaient pris le contrôle de la région. En se rendant sur place à la recherche de ces cerceuils, Stefan et son frère Michal tombèrent sur le trésor, soit une pièce d'argent du règne d'Otton Ier (912-973), un bracelet en bronze décoré et le bout d'un deuxième bracelet identique, un minuscule morceau d'or estampé et la médaille de Curmsun. 

Ne sachant pas à l'époque qu'elle était en or, la plaque fut conservée dans une boîte à boutons jusqu'à ce que l'arrière-petite-fille de Sielski, Maja Sielski, âgée de 11 ans, la découvre dans les affaires apportées par sa grand-mère polonaise après la Seconde Guerre mondiale, et décide de remettre l'objet à son professeur.

 

+ARALD CVRMSVN+

Pologne - La médaille de Curmsun découverte à Wiejkowo en 1841 - Photo: Tomasz Sielski / www.thecurmsundisc.comL'authenticité de la médaille de Curmsun fit rapidement débat mais des analyses plus approfondies ont permis à l'archéologue Sven Rosborn de dater sa fabrication entre 960 et 1125 de notre ère. L'artefact, qui mesure 4,5 centimètres de diamètre et pèse 25,23 grammes, est fait d'un "alliage non homogène avec une teneur en or comprise entre 83,3 et 92,8 %", précise le professeur Jonny Westling de l'Université de Lund en Suède. 

La plaque, légèrement concave, est gravée de mots latins faisant référence au roi Harald à la Dent bleue. L'avers de la médaille comporte l'inscription +ARALD CVRMSVN+ REX AD TANER+SCON+JVMN+CIV ALDIN+ que les chercheurs ont traduit par "Harald Gormsøn, roi des Danois, de Scanie et Jomsborg dans l'évêché d'Oldenbourg".

Le revers comporte une croix avec 4 points encerclés dans un octogone; des points qui pourraient représenter, selon Sven Rosborn, les 4 évangélistes gardant les 4 coins de la croix: Mathieu, Marc, Luc et Jean. Des symboles chrétiens qui ne surprennent guère les chercheurs en définitive, s'agissant du roi qui introduisit le christianisme au Danemark.

Selon Karen Schousboe, anthropologue danoise et rédactrice en chef de Medieval Histories, la médaille de Curmsun a peut-être constitué "un cadeau pour le deuxième mariage du roi Harald à la Dent bleue". Si cela devait s'avérer exact, cela impliquerait que la médaille a bien été créée dans les années 960. En outre, elle a identifié des similitudes de conception entre cet artefact et les talismans byzantins du Xème au XIIème siècle, ce qui suggère que la plaque en or pourrait être une amulette de protection.

 

Sous l'église, un tumulus de 33 mètres de diamètre

Les conclusions de l'archéologue suédois au sujet d'un trésor appartenant à Harald Ier se voient à présent corroborées par les travaux de recherche menés par Marek Kryda et son équipe. 

L'analyse des images satellites de la région qu'ils ont effectuée, en quête d'éventuelles traces de perturbations archéologiques, a révélé la présence d'un grand tumulus de 3 mètres de haut et de 33 mètres de diamètre, juste sous l'église de l'Immaculée Conception dont la contruction avait accidentellement permis de mettre au jour le trésor en 1841. Cette découverte leur donne à penser qu'il pourrait s'agir de la sépulture où a été déposée la dépouille du souverain danois en exil, entouré comme il se doit d'offrandes funéraires, parmi lesquelles la médaille de Curmsun.

D'après Marek Kryda, qui est aussi l'auteur du livre Polska wikingów publié en 2019, les recherches archéologiques menées à Wiejkowo vont permettre de déterminer à quelle profondeur se trouve la tombe à l'intérieur du tumulus et quand le premier édifice probablement en bois, église ou chapelle, fut construit à son sommet.

Grâce à l'échantillonnage des carottes extraites du tumulus, les archéologues seront en mesure de découvrir comment la structure a été érigée. L'utilisation préliminaire d'un géoradar, couramment utilisé dans l'Archéologie moderne, permettrait de révéler, sans être invasive, ce qu'il y a à l'intérieur. Combinées à des magnétomètres, ces technologies peuvent aider les chercheurs à recréer ce qui est sous terre - sans même avoir à creuser.

 

Une sépulture païenne plutôt que chrétienne

Si Harald à la Dent bleue a reçu un enterrement chrétien comme le pense Sven Rosborn, sa tombe doit probablement occuper une place d'honneur à l'intérieur de l'ancien édifice religieux.

Toutefois, d'après le témoignage de Michal Sielski, qui est entré en 1945 dans la chambre funéraire en pierre, le sol disparaissait sous une couche d'eau de plusieurs dizaines de centimètres.

Comme l'écrit Marek Kryda dans sa publication, compte tenu du niveau de la nappe phréatique dans cette zone, cela signifierait que la tombe se trouve à environ 4 à 5 mètres sous le sommet du tumulus. Auquel cas, la potentielle sépulture du roi Harald Ier se situerait plus loin en profondeur dans le sol que la crypte de l'église originelle, infirmant au passage l'hypothèse de funérailles chrétiennes avancée par l'archéologue suédois.

Les récits des témoins indiquent également que la tombe et la médaille en or portant le nom de Harald Gormson ont été découverts quelques mètres plus bas, à une distance correspondant au niveau de la base du tertre, comme le voulait la tradition à l'époque préchrétienne. "Cela voudrait dire que seul le tumulus est sa vraie tombe, l'église d'origine n'étant qu'un ajout ultérieur", a déclaré l'archéologue.

 

Attaché aux croyances de ses ancêtres

Harald aurait renoncé au christianisme dans ses derniers jours à Jumme (actuelle Wolin), à en croire le récit du chroniqueur danois Svend Aggesen (né vers 1140): "Pendant son exil [celui de Harald], son fils Sven, surnommé "à la Barbe fourchue", est devenu roi. Sven s'est converti à la foi en la Sainte Trinité avec un coeur sincère, tandis que son père en exil la rejetait".

Personne ne remet aujourd'hui en cause le caractère exceptionnel de la découverte en 1841 de la médaille de Curmsun et de ses inscriptions en latin, précise Marek Kryda. Il souligne, cependant, qu'il s'agissait du seul objet chrétien dans cette tombe parmi de nombreuses offrandes funéraires préchrétiennes extrêmement riches, typiques des sépultures de l'élite viking.

Bien qu'en théorie le souverain danois soit à l'origine de la conversion de son pays au christianisme, il est possible, selon l'archéologue, qu'il soit resté profondément attaché à la foi et aux croyances de ses ancêtres. Cela pourrait expliquer pourquoi il aurait été enterré selon l'ancienne tradition.

Une hypothèse qui fait écho à la création des tertres royaux à Jelling telle que décrite par Svend Aggesen dans son Histoire du Danemark ("Brevis historia regum Dacie"): "Lorsque la vie terrestre de cette illustre reine et de son mari - le roi [Gorm l'Ancien] prit fin, leur fils Harald Blåtand, qui hérita de la couronne, fit enterrer ses deux parents dans deux tumuli identiques, près de son siège à Jelling, tels des monuments royaux, comme il était de coutume pour ses ancêtres païens."

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