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République Tchèque - Viking ou slave, un squelette du Xème siècle dans la tourmente des propagandes nazie et soviétique

Un mystérieux squelette est l'objet de débats archéologiques et de manipulations idéologiques depuis sa découverte à Prague, en 1928. Utilisé comme moyen de propagande par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, puis par les Soviétiques durant la Guerre froide, il pourrait s'agir d'après une nouvelle étude d'un Slave d'une région voisine maîtrisant le vieux norrois ou bien d'un authentique Viking.

Près d’un siècle après avoir été mis au jour, ce squelette humain relativement bien conservé datant du Xème siècle, est toujours un mystère pour les archéologues. Cependant, dans une étude publiée jeudi 22 août 2019 dans la revue scientifique Antiquity, Nicholas J. Saunders de l'Université de Bristol (Angleterre), Jan Frolík de l'Université de Prague (République Tchèque) et Volker Heyd de l'Université d'Helsinki (Finlande), se sont attelés à demêler l’histoire complexe de sa découverte par Ivan Borkovský, comme des récupérations politiques dont il fit l'objet. 

Une découverte en suspens

République Tchèque - Photographie du squelette du guerrier dans sa tombe peu après les fouilles de 1928 - Photo: Cambridge University PressDes fouilles archéologiques au château de Prague furent entreprises par le Musée national de la ville en 1928, dans le but d'essayer de trouver les vestiges plus anciens du fort originel. L’équipe était dirigée par un certain Ivan Borkovský, un archéologue ukrainien, qui s’était battu aux côtés de l’armée austro-hongroise, puis avec les Russes, avant de fuir en Tchécoslovaquie en 1920.

Le 11 juin 1928, les scientifiques découvrirent une sépulture sous la cour du château. Elle se trouvait à proximité d'un ancien cimetière datant de la construction du fort édifié sur la colline entre le IXème et le XIème siècle. Ils exhumèrent un cercueil en bois érodé contenant le squelette partiellement conservé d’un homme et des armes, soit une hache, deux couteaux et une épée. 

Durant de longues années, les archéologues tentèrent de percer son identité. Ils savaient seulement que cet homme avait vécu au Xème siècle et qu'il aurait pu être un membre de l’élite du château, ou même un prince de la dynastie des Přemyslides.

Cependant, Ivan Borkovský, peut-être inquiet de l'évolution de sa demande de citoyenneté tchèque, fit le choix d'attendre avant de publier le moindre article exposant ses hypothèses sur la sépulture. Cette décision se révéla préjudiciable lorsque l'armée allemande envahit la Tchécoslovaquie en Mars 1939 et s'empara du château de Prague ainsi que du squelette. Les nazis le soupçonnèrent de complot, pensant que l’archéologue refusait de rendre ces informations publiques pour des "raisons nationalistes". 

 

Viking pour les nazis

Le régime d’Hitler décida que la sépulture était celle d'un guerrier germain ou d'un Viking, ce qui démontrait la présence du peuple allemand sur le territoire de la Tchécoslovaquie près de 10 siècles auparavant et légitimait de la sorte sa volonté d'occuper le pays. Qui plus est, l'origine supposée du squelette aida les nazis à affirmer que le grand château de Prague avait été construit par des Aryens germaniques plutôt que par une ethnie d'origine slave.

En 1940, Ivan Borkovský tenta, malgré tout, de publier une monographie dans laquelle il affirmait que la plus ancienne poterie slave provenait d’Europe de l’Est. Les scientifiques allemands s’opposèrent à cette étude allant à l'encontre de leur vision de l'Histoire et le contraignirent à retirer son ouvrage en le menaçant d'un emprisonnement dans un camp de concentration. 

Un an plus tard, en 1941, Borkovský publia finalement un article sur le mystérieux squelette retrouvé au Château de Prague, soit près de 13 ans après les fouilles. Mais le titre de son article fut modifié sans son consentement et devint: "La tombe d’un Viking au Château de Prague". Selon l’étude que viennent de publier les trois chercheurs, "l’article publié [était] ouvertement influencé par les nazis", avec leur "interprétation nordique" de l’origine du squelette.

 

Slave pour les soviétiques

Après la défaite du régime nazi en 1945, la Tchécoslovaquie fut annexée par les Soviétiques. Une fois encore, Borkovský se retrouva aux prises avec les idéologies politiques. Son action anticommuniste d'avant-guerre fit peser sur lui la nouvelle menace d'un emprisonnement dans un goulag - qu'il évita de peu - à moins que le mystérieux squelette ne soit cette fois-ci décrit conformément à la vision soviétique de l'Histoire. 

Il expliqua donc qu'il avait été forcé de rédiger une interprétation pro-nazie de sa découverte et il n'eut guère d'autre choix que de publier un deuxième article, en 1946, faisant état des origines slaves du squelette et d'une sépulture appartenant à "une personne importante liée à la première dynastie slave des Přemyslides".

"L'idéologie nazie a invoqué un argument pseudo-scientifique de suprématie nordique occulte / archéologique pour affirmer que toute l'Europe centrale était d'origine allemande, nordique et viking - et que cela était relié à leurs idées racistes aryennesLes Soviétiques, de la même manière, ont prétendu le contraire - que les peuples slaves étaient la clé - et donc que la Russie (ou l'Union soviétique) était prépondérante", a expliqué Nicholas Saunders, du département d'Anthropologie et d'Archéologie de l'Université de Bristol, avant d'ajouter"Il a été pris dans le tourbillon des guerres du XXème siècle et des idéologies politiques changeantes qui les ont accompagnées."

 

Une nouvelle analyse plus nuancée

République Tchèque - Représentation de la sépulture du guerrier du château de Prague et de son contenu - Illustration: Cambridge University PressLe squelette et les objets retrouvés dans la tombe furent entreposés dans les réserves du chateau pendant 58 ans, rappellent les chercheurs. Ce n’est qu’en 2004 qu'ils furent présentés au public, c'est-à-dire de nombreuses années après la mort d’Ivan Borkovský en 1976. Les archéologues se font depuis, une idée plus nuancée de la réalité historique. "Un certain nombre d'études ont récemment commencé à réinterpréter la sépulture et la nôtre fournit une nouvelle analyse. Les artefacts trouvés avec le squelette sont un mélange d'objets étrangers (c'est-à-dire non tchèques) comme l'épée, la hache et le briquet (une pièce d'équipement viking commune), et d'objets domestiques, tels que le seau et les couteaux. L’épée est tout à fait unique car c’est la seule mise au jour parmi les 1500 sépultures du haut Moyen Âge découvertes au château de Prague", a écrit le professeur Saunders, l'auteur principal.

Les conclusions de l’étude publiée dans la revue Antiquity indiquent que "les identités étaient complexes à l'époque médiévale" et que ce squelette est un "exemple frappant d’une identification contestée pour des raisons politiques et idéologiques, qui ont donné lieu à de multiples changements d’interprétation.

Reste que les archéologues ne savent toujours pas qui fut cet homme: un membre de la royauté vivant au fort, un mercenaire Viking venu des pays du Nord, un soldat slave?

Les scientifiques en sont toujours à émettre des hypothèses: "Notre guerrier s'est peut-être considéré comme un véritable Viking et il y a de bonnes raisons de supposer que c'est ce qu'il fut. Pourtant, il pourrait s'agir d'un Slave d'une région voisine qui maîtrisait à la fois le vieux norrois et le slavon - un guerrier et un chef qui aurait vécu une existence pleine de voyages, d'aventures et de batailles, avant de reposer sous ce qui allait devenir le château de Prague."

L'ironie du sort veut que ce guerrier endormi ait refait surface plus de 900 ans plus tard, juste à temps pour se retrouver impliqué dans la Seconde Guerre mondiale et l’occupation allemande de l’Europe, sans parler de la guerre froide et de l’occupation soviétique, ou encore de la Révolution de Velours. L'histoire de Borkovský et de la tombe du guerrier du château de Prague illustre à merveille combien nos idées sur le passé peuvent souvent être orientées par nos représentations proprement contemporaines. 

La sépulture exposée au château de Prague (2:55)

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