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Débat - Faut-il donner un nouveau nom à l'Âge Viking?

Si dans une grande partie de l'Europe, le temps historique des Vikings est noyé sous la dénomination du Moyen-Âge, "l'Âge Viking" est le terme consacré en Scandinavie, comme en Allemagne, en Pologne et en Angleterre - et donc aussi aux États-Unis. Or, un historien suggère dans son dernier ouvrage de renommer l'Âge Viking par un terme plus neutre. Une idée rejetée par la plupart des chercheurs. 

Nombreux sont ceux qui imaginent que les Vikings étaient des sortes de surhommes arborant une chevelure hirsute et une grande barbe, avec une grande endurance au froid. La réalité est bien sûr plus nuancée. Toutefois, puisque ce qui est désigné par "Âge Viking" ne colle pas à la réalité historique, l'écrivain historien et conférencier danois Anders Lundt Hansen suggère dans un article publié dans le journal Weekendavisenque l'Âge Viking soit appelé dorénavant "Moyen Âge nordique".  

Selon lui, le concept actuel du Viking ne prend pas sa source à l'Âge Viking, mais est né dans les années 1800. Anders Lundt Hansen, dans son dernier livre traitant de ce qu'il appelle le "mythe viking", précise donc que ce concept relève non seulement d'une falsification de l'Histoire, mais empêche aussi de comprendre ce qui se passe réellement au cours de cette période cruciale de l'Histoire scandinave.

 

Plusieurs représentations des Vikings coexistent

L'image du Viking est utilisé par de nombreuses marques. Ici, sèche-mains Dan Dryer à l'aéroport de Roissy - Photo: Joëlle DelacroixLa proposition de l'auteur de renommer l'Âge Viking est loin, cependant, d'emporter l'adhésion des chercheurs.

Tout d'abord, aux yeux de Martin Brandt Djupdræt, inspecteur principal au musée en plein air Den Gamle By à Aarhus, cela semble "plutôt ​injustifié" de dire que les Vikings sont seulement présentés comme des guerriers héroïques et puissants.

S'il admet qu'il s'agit d'une illustration courante, il ajoute que "les Vikings sont aussi représentés de plusieurs autres façons." Martin Brandt Djupdræt, qui a également été conservateur au Musée des Bateaux vikings d'Oslo, cite à titre d'exemple l'apparence paisible du personnage viking apparaissant sur l'emballage du pâté de foie Stryhn's, le Viking pantouflard héros du journal Hagbard ainsi que la Saga de la Gauche-Viking dessinée par Bo Bojesen pour caricaturer la politique des années 1940 à 1980.

L'histoire se lit à travers le prisme de l'époque et des besoins actuels - cela a toujours été le cas et cela continuera à l'être, selon lui. "Il est vrai que personne ne s'est autoproclamé Viking en son temps, mais cela n'a aucune sorte d'importance car il s'agit de la façon dont le terme est utilisé de nos jours. Nous ne pouvons pas contrôler la manière dont l'Histoire est utilisée, mais nous pouvons nous prononcer sur un usage spécifique, et s'il y a autant de personnes qui pensent que les Vikings - c'est-à-dire des gens vivant dans le Nord il y a 1000 ans - n'étaient que des  hommes grands et forts, alors nous devons agir en conséquence et bien entendu corriger cela", explique Martin Brandt Djupdræt.

 

Les nazis ont utilisé les Vikings pour leur recrutement

Anders Lundt Hansen écrit également dans sa chronique que le "Viking" d'aujourd'hui est un concept idéologique créé par le nationalisme du XIXème siècle, qui a peu à voir avec ce que les Vikings étaient vraiment.

L'auteur estime que cela s'est produit en réaction à la féroce défaite du Danemark à Dybbøl en 1864, où les danois, après de lourdes pertes humaines, durent renoncer aux duchés de Schleswig et de Holstein au profit de la confédération allemande. L'idée d'une supériorité nordique inhérente "assurait également aux Danois que, même si leur pays était petit et amputé après 1864, ils portaient encore en eux-mêmes l'esprit viking et pouvaient donc exister en tant que peuple", écrit Anders Lundt Hansen dans son article pour le journal Weekendavisen.

Plus tard les nazis, entre autres, ont utilisé le concept du Viking - et "précisément dans le but pour lequel il avait été créé; comme l'idée d'une supériorité nordique inhérente", renchérit Anders Lundt Hansen. Pour ce dernier, l'usage d'un terme qui a pu convenir au recrutement de soldats SS mérite d'être reconsidéré.

Il a raison à cet égard, reconnaît Martin Brandt Djupdræt. "Il est toujours bon d'en discuter, et de garder à l'esprit que nous ne sommes pas particulièrement supérieurs historiquement parlant. Mais je ne pense pas que nous devrions prendre les gens pour plus stupides qu'ils ne sont. Je ne peux pas imaginer que quelqu'un se promène au Danemark en pensant qu'il descend d'une race supérieure."

 

Le casque à corne, une aubaine pour l'Âge Viking

Les pensées romantico-nationalistes du XIXème siècle se sont répandues à la suite des guerres napoléoniennes, puis après 1864, et Martin Brandt Djupdræt donne raison à l'historien car il est tout à fait vrai que l'Âge Viking a commencé à être réinventé et utilisé comme une sorte de construction identitaire durant cette période.

C'est à cette époque, pour la première fois, que l'histoire des Vikings a commencé à être racontée, et c'est par exemple à cette époque encore que le fameux casque à cornes du Viking est apparu. Ces emblématiques casques à cornes, qui peuvent aujourd'hui être achetés dans n'importe quel magasin de jouets, ont eux-mêmes déclenché un féroce débat parce qu'ils n'étaient pas historiquement corrects.

Toutefois, loin de faire du concept du Viking au XIXème siècle un problème, Martin Brandt Djupdræt pense qu'il faut au contraire s'en féliciter. "L'Âge Viking ne serait jamais devenu quelque chose que nous aimons autant évoquer, si dans les années 1800 quelqu'un ne s'en était pas saisi et ne l'avait rendu facilement identifiable. Quiconque ayant grandi en Europe du Nord peut reconnaître ce casque", relève Martin Brandt Djupdræt, soulignant qu'il aurait probablement été plus difficile pour Anders Lundt Hansen d'obtenir un éditeur afin de publier son livre s'il avait traité de la Tène [i.e Second Âge du Fer].

 

"Il enfonce une porte ouverte"

Norvège - Figurine d'un Bouddha décorée de svastikas sur un seau découvert dans la sépulture d'OsebergMartin Brandt Djupdræt est soutenu par un autre archéologue qui pense qu'Anders Lundt Hansen " enfonce d'une certaine façon une porte ouverte" lorsqu'il souligne que le concept de l'Âge Viking n'est pas tout à fait conforme à la réalité.

"Bien sûr, il est bon d'attirer l'attention sur la différence entre le concept et la réalité, mais je ne pense pas que ce soit une grande nouveauté. Cette discussion existe depuis de nombreuses années, en particulier dans les milieux de la recherche suédois et norvégien", explique Mads Ravn, directeur de recherche au musée d'histoire locale à Vejle.

Le fait est que l'Âge Viking est un terme pour une période chronologique donnée, tout comme l'Âge du Bronze et du Fer, rappelle Mads Ravn. Par exemple, sur les sites de peuplement de l'Âge du Bronze, les archéologues trouvent bien plus souvent des silex et des céramiques que du bronze, très rare, et donc essentiellement découvert dans les tertres funéraires des plus riches défunts. Mais selon lui, de telles polémiques existent depuis de nombreuses années.

"Nous trouvons également des fibules en forme de svastika [symbole très ancien, dont on trouve les traces dès le néolithique qui, penché à 45° est devenu la "croix gammée", emblème du parti national-socialiste d'Hitler] de l'Âge du Fer, dont le sens à cette époque n'avait rien à voir avec le nazisme. Devrions-nous ne pas les exposer parce que le symbole a été utilisé pour recruter des soldats SS?", fait remarquer Mads Ravn, avant de poursuivre: "À mon avis, il est possible d'utiliser facilement le concept de Viking en sachant ce qu'il recouvre. Il est donc de notre devoir, en tant que scientifiques, de séparer les faits des mythes."

 

"L'affaire est dans le sac"

Peter Pentz, inspecteur du Musée National, fait la même remarque, en soulignant que l'Âge Viking est loin d'être la "pire" période à reconsidérer. "Est-ce qu'il est problématique de donner des noms à des périodes? Il suffit de prendre le Moyen Âge, qui à mon avis est le terme le plus chargé et politiquement incorrect. C'est la période entre l'Empire romain et la Renaissance, qui n'est pas en tant que telle si "moyenne" et n'est pas nommée à sa juste mesure", explique Peter Pentz.

Précédemment, le professeur Henriette Lyngstrøm avait proposé de renommer l'Âge Viking et de l'appeler  "l'Âge de l'Acier", sans que cette proposition ne rencontre plus de succès. [cf. L'Âge Viking devrait s'appeler l'Âge de l'Acier].

Peter Pentz n'est convaincu ni par "l'Âge de l'Acier", ni par la proposition d'Anders Lundt Hansen, "le Moyen Âge nordique". "Il est vrai que tout le monde n'était pas Vikings, mais pour moi c'est juste un terme générique. Cela se résume à un cadre de compréhension simple auquel tout le monde peut se référer et nous ne pouvons pas nous éloigner des termes que nous connaissons et acceptons tous. L'affaire est dans le sac."

 

"Bonne chance" pour renommer l'Âge Viking

Quand un archéologue parle des périodes historiques, il les nomme par les lettres A, B et C, elles-mêmes subdivisées en nombres, par exemple A3 à A6. Mais Peter Pentz estime que ce n'est pas adapté à la communication auprès du grand public: "J'aurais du mal dans mon musée à faire la promotion d'une exposition intitulée 'De B2 à B5'. En outre, je préfère utiliser les termes que nous connaissons tous."

Peter Pentz vient de participer à une exposition consacrée aux Vikings en Chine. "Évidemment, cela ne leur parle pas tellement lorsque nous disons 'Âge Viking'; ils préfèrent parler de dynasties. Pour moi, c'est du pareil au même, par exemple, de dire 'le début de l'Âge Viking' ou 'la dynastie Tang' [dynastie chinoise de 618 à 907], juste parce que nous savons de quoi nous parlons."

Martin Brandt Djupdræt tombe d'accord avec Peter Pentz. "C'est une bonne chose que notre approche de l'Histoire soit nuancée et interrogée par des historiens comme Anders Lundt Hansen. L'Histoire entière se situe dans une zone grise, et c'est agréable d'avoir un débat scientifique à ce sujet. Je dis simplement bonne chance pour convertir l'Âge Viking en 'Âge de l'Acier' ou en 'Moyen Âge nordique' ", résume-t-il.

 

L'Âge Viking n'est pas un terme neutre

Dans un droit de réponse, Anders Lundt Hansen écrit à Videnskab.dk qu'il a trouvé "amusant" d'apprendre qu'il enfonce des portes ouvertes.

"Parce que j'ai aussi eu un long débat concernant mon article sur la page Facebook du journal Weekendavisen, avec des gens qui ne sont pas entièrement d'accord avec cette conclusion. Cela indique qu'il y a une fossé entre les chercheurs et le public. Je suis heureux de combler cet abîme. Même si des personnes ne sont pas d'accord des deux côtés", déclare Anders Lundt Hansen, précisant qu'il est important pour lui d'établir que "Viking" n'est pas un terme ethnique pour désigner les Scandinaves. 

Le mot signifiait quelque chose comme "pirates" et de plus, a été connoté par les romantiques du XIXème siècle, écrit Anders Lundt Hansen. "'Âge Viking' n'est pas un terme neutre pour nommer cette période. Il évoque toutes sortes d'idées préconçues pour le grand public. Toutes les périodes historiques suscitent des interprétations, et la question est, au service de quelle interprétation vous vous trouvez vis-à-vis du public quand vous dites "Viking".

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