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Russie - Des traces des raids vikings encore visibles de nos jours dans l'économie et la politique russes

Le phénomène viking ne s'est pas manifesté de manière uniforme dans l'ancienne Scandinavie. Les Vikings étaient partie prenante d'un système économique de pillage complexe qui a existé en Europe jusqu'au début du Moyen Âge et qui a perduré à l'Est jusqu'au XVème siècle. Les derniers navires à la figure de proue en forme de tête de dragon naviguaient encore à la fin du XVIIème siècle, sur les rivières sibériennes à l'assaut des régions les plus reculées du pays. D'après un chercheur finlandais, cette activité fournit le contexte de la formation de l'économie moscovite moderne qui diffère du modèle européen occidental.

La nouvelle étude, publiée le 26 Janvier 2022 dans la revue Russian History, montre que les traces des raids vikings restent encore visibles dans le développement économique et politique de la Russie contemporaine et qu'elles sont essentielles pour comprendre la situation en Russie de nos jours. 

 

Chefs vikings et pouvoir princier

Des Ushkuiniks, guerriers pirates de Novgorod - Illustration Saveliy Moiseyevich ZeydenbergEn Scandinavie, l'Âge Viking s'est terminé au XIIème siècle, lorsque les pouvoirs royaux parvinrent à soumettre et diriger les chefs de clans vikings. Cependant, dans les parties orientales de la mer Baltique et le long des fleuves de Russie, la situation était différente.

Les Vikings arrivèrent dans la région au IXème siècle, mais la centralisation du pouvoir ne fut réalisée que tardivement. L'économie basée sur le pillage et la piraterie de type viking put ainsi prospérer jusqu'à la fin du Moyen Âge.

"La différence entre le pouvoir princier et les pillards indépendants n'était pas toujours claire. Par exemple, la chronique novgorodienne parle du grand prince Yuriy Danilovich en termes officiels, de sorte que l'historiographie occidentale le considère comme l'un des fondateurs de Moscou. Pourtant, dans une source de 1325, il est également décrit comme un pillard", explique Jukka Korpela, professeur à l'Université de l'est de la Finlande.

 

De la criminalisation des raids

Le tournant du XIVème au XVème siècle marqua le début de la division parmi les différents chefs. En 1462, Ivan III, surnommé Ivan le Grand, prit plusieurs mesures pour consolider son règne et placer la nation entière sous son autorité.

Anfal' tenta de continuer en jouant sur les deux tableaux, à la fois en tant que pillard et en tant que prince. Mais face à cette transformation notable de la vie politique, certains choisir de soutenir le nouveau régime qui devenait de plus en plus puissant, à l'instar de Vasiley Borisovich, tandis que d'autres se marginalisèrent en continuant à mener leurs activités, désormais perçues comme criminelles.

Avec le renforcement du pouvoir princier à Moscou dès la fin du XVème siècle, la piraterie commença à décliner progressivement dans les régions occidentale et centrale de la Russie. "Toutefois, le modus operandi viking s'est poursuivi et a même pris de nouvelles formes en Asie centrale et dans les régions de la Volga, de la Caspienne et du Caucase. En périphérie de la Russie, les raids se sont poursuivis jusqu'au XIXème siècle", souligne le professeur.

 

Une culture de la piraterie face au pouvoir de Moscou

À l'Est, les sociétés claniques d'Asie centrale et l'économie de bazar dans les régions de la Volga, du Caucase et de la Caspienne étaient trop puissantes pour tomber sous le contrôle et les réformes de Moscou. 

Si les chefs de guerre indépendants ont pu poursuivre leurs raids pendant aussi longtemps, c'est parce que les richesses qu'ils amassaient profitaient aux économies locales et par conséquent aux habitants qui, en retour, leur apportaient leur soutien. Les autorités du pouvoir central ne possédaient pas les moyens nécessaires pour les forcer à se soumettre et prendre le contrôle d'un pays aussi vaste.

"Les raids des chefs de guerre indépendants étaient bénéfiques pour les économies locales", confirme Jukka Korpela. Mais cette forme de résistance à la réforme du pouvoir a eu, d'après lui, une conséquence plus durable:  "Ce système s'est intégré à la structure des puissances princières orientales parce que les royaumes souverains européens et leur structure juridique n'ont pas trouvé d'assise à l'Est. Il est essentiel d'en prendre conscience pour comprendre la Russie contemporaine", conclut-il.

 

 

Zoom sur les Ushkuyniks

Russie -Les Ushkuyniks à la conquête de Kostroma - Image: Chronique illustrée d'Ivan le Terrible, 16ème siècleUshkuyniks, ou Ushkuiniks, est le nom donné aux pirates de Novgorod qui sévirent le long de la Volga et de la Kama, dans la partie orientale de la Scandinavie et au nord des montagnes de l'Oural aux XIVème et XVème siècles - ce que certains historiens considèrent comme une continuation des traditions vikings de l'ancien peuple de la Rus' de Kiev. 

Le mot ushkuynik est dérivé de ushkuy, qui sert à désigner le type de navire qu'ils utilisaient. Mesurant 12 à 14 mètres de long pour 2,5 mètres de large, ces navires pouvaient facilement être transportés par voie terrestre. Ils pouvaient embarquer à leur bord une trentaine de personnes.

Les Ushkuyniks étaient des hommes libres issus de familles aisées, des commerçants et des combattants professionnels particulièrement bien équipés et armés. Ils émergèrent à Novgorod, la cité-État la plus puissante de l'ancienne Russie. Ils bénéficiaient du patronnage des familles influentes de boyards de Novgorod qui les utilisèrent pour garder les territoires frontaliers, commercer et explorer les régions alentours dans lesquelles ils s'adonnaient volontiers au pillage.

Leur premier exploit fut la campagne contre les terres de Yugra (région de l'Oural) vers 1032. 

  • En 1187, les Ushkuyniks prennent Sigtuna et dérobent à la cité suédoise une porte très ouvragée qui se trouve encore de nos jours à la cathédrale Sainte-Sophie de Novgorod, construite au XIIème siècle.
  • En 1318, ils vont jusqu'à Abo (aujourd'hui Turku), alors capitale de la Finlande, et s'empare de son trésor comme butin. 
  • En 1320 et 1323, ils dévastent les régions du Finnmark et du Holugaland, attaquant si durement la Norvège que l'aide du pape fut sollicitée. C'est donc dans les années 1320 qu'ils apparaissent pour la première fois dans les archives historiques en tant que force organisée.
  • En 1323, ils aident Novgorod à conclure le premier traité de paix avec la Suède, le traité de Nöteborg, qui mit fin à une guerre de 30 ans et définit la frontière entre Novgorod et les terres suédoises.
  • En 1374, ils mènent leur plus grande campagne contre Sarai Batu, la capitale de la Horde d'Or, avec 90 navires.

 

Les Ushkuyniks ravagèrent et pillèrent également plusieurs villes russes. En 1374, ils établirent leur fief à Khlynov (alors Vyatka, aujourd'hui Kirov, à 400 kilomètres à l'est de Moscou).

Devenus une menace intérieure pour Moscou, Ivan III dépêcha une armée de 64 000 hommes en 1489 pour assiéger la forteresse de Khlynov. Menacée d'être brûlée vive entre ses murs, la population se rendit et la plupart des familles nobles furent dispersée dans les villes autour de Moscou. Les chroniqueurs moscovites furent chargés par tous les moyens possibles de dénigrer les Ushkuyniks, qualifiés de "voleurs de Khlynov", séditieux et désobéissants.

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