Mariage: de la cérémonie à la nuit de noce

Reconstitution d'une cérémonie de mariage viking

En tentant de reconstituer les détails de la cérémonie d'un mariage viking, le chercheur est immédiatement frappé par la rareté des informations disponibles. Les sagas sont pleines de couples mariés, d'allusions aux négociations du mariage; les lois décrivent scrupuleusement les détails concernant le contrat du mariage; mais les Sagas ne divulguent que rarement quelques détails d'une fête de mariage. La mythologie n'est pas plus utile à ce sujet, mais elle fournit quelques informations sur les conjectures. Après avoir exmaniné ce qui est connu à propos du mariage viking, on se retrouve avec la question de savoir pourquoi plus de détails n'ont pas été conservés. Il y a plusieurs réponses.

Tout d'abord, au moment où les Sagas ont été écrites, le christianisme avait remplacé de nombreuses anciennes pratiques païennes. Parallèlement à cette réalité, il faut rappeler que de tous les aspects des religions païennes, ce que le christianisme a tenté d'éradiquer avec le plus de ferveur est le culte des divinités de la fécondité, effaçant ainsi les temples, les artefacts, et chaque référence aux dieux et aux déesses de l'amour, du sexe et du mariage. Même si les vikings païens possédaient une technique d'écriture semblable à celle de leurs successeurs chrétiens, certains détails des rites du mariage n'auraient pas pu être retranscrits, car restreints à une transmission orale du goði ou de la gyðja, prêtre et prêtresse, qui maintenaient la dimension du sacré en limitant la diffusion des rituels secrets aux initiés de leur culte. Même les parties publiques d'un tel rite ne devaient pas souvent être retranscrites, puisque les éléments qui étaient de notoriété publique étaient si bien connus que les auteurs de l'Edda et des Sagas ont dû prendre pour acquis la familiarité de leur public avec le rite et n'ont donc pas jugé nécéssaire de fournir des détails dans leurs oeuvres.

Afin de combler les lacunes en proposant une reconstitution possible de la cérémonie de mariage viking, les chercheurs doivent se tourner vers les travaux des spécialistes du folklore, les rituels apparentés des peuples germaniques et vers les contours structurels produits par les anthropologues et les ethnologues qui ont étudié les peuples modernes. Si le mariage est défini comme un rite de passage, marquant le changement de statut de deux individus de celui de simple adultes à celui d'une unité sociale de reproduction, quelques données commencent à se mettre en place. Un rite de passage intègre certaines caractéristiques standards:

a- Séparation de l'individu de l'ensemble du groupe social

b- Destruction ou suppression de l'ancienne identité sociale de l'individu

c- Création d'une nouvelle identité sociale à travers l'instruction et/ou un rituel

d- Réintégration du nouvel initié au sein d'un plus grand groupe dans son nouveau rôle social

Toutes ces caractéristiques peuvent être identifiées parmi les fragments d'information que nous possédons au sujet du mariage viking.

 

1) Le choix d'une date de mariage


Le jour traditionnel pour les mariages dans la tradition nordique était le vendredi, jour sacré de la déesse Frigga (Hilda R. Ellis-Davidson. Gods and Myths of Northern Europe. Harmondsworth: Penguin. 1964. pp. 110-112).

Cliquez sur cette image pour l'agrandir Frigga déesse du mariage et de la maternité - illustration de Myths of Northern Lands par H.A.Guerber-1895, auteur inconnu 

En outre, la date du mariage aurait été limitée par les conditions climatiques. Le voyage pour les invités, les témoins et la fête des mariés sur le lieu des noces aurait été difficile ou même impossible pendant les mois d'hiver. La célébration des noces était fréquemment l'affaire d'une semaine, et donc des vivres en quantité suffisante devaient être disponibles, imposant une date proche du temps des récoltes. Les conditions légales pour un mariage impliquaient l'exigence que les jeunes mariés boivent ensemble la bière de noce, ou généralement de l'hydromel, ce qui signifiait que le miel devait être disponible pour élaborer la boisson et dans des quantités suffisantes pour que le couple puisse la partager ensemble jusqu'à un mois après le mariage, lors de "la lune de miel" (Edwin W. Teale. The Golden Throng. New York: Universe. 1981. p. 127; also see John B. Free. Bees and mankind. Boston: Allen & Unwin. 1982. p. 103). Probablement la plupart des mariages, en tenant compte de tous ces facteurs, arrivaient vers la fin de l'été jusqu'à la première partie de l'hiver.

2) Les préparatifs de la cérémonie de noces

Suivant le mode du rite de passage, les jeunes mariés devaient subir une préparation rituelle visant à les détacher l'un comme l'autre de leurs anciens rôles en tant qu' adultes non mariés et à les préparer à leurs nouveaux rôles d'époux. Cette transition pouvait être beaucoup plus extrême pour une femme, puisqu'elle passait non seulement du statut de la femme à celui de l'épouse, mais aussi du statut de la jeune fille à celui de la mère, dans bien des cas.

- La jeune mariée-

On isolait probablement la jeune mariée avant la noce avec des femmes préposées, vraissemblablement sa mère, d'autres femmes mariées et peut-être une gyðja afin de superviser les préparatifs. Pour symboliser de manière visible la perte de son ancien rôle en tant que jeune fille, on pouvait lui ôter ses vieux vêtements et tout symbole de son statut de femme non mariée comme le kransen, un cercle doré porté sur la chevelure par les filles de bonne famille scandinaves à l'époque médiévale et qui était un signe apparent de sa virginité (Sigrid Undset. The bridal Wreath. trans. Charles Archer and J.S. Scott. New York: Bantam. 1920. p. 331). Le kransen était solennellement enlevé par les préposées et mis de coté pour la futur épouse jusqu'à la naissance de sa propre fille.

L'étape suivante des préparatifs de la jeune mariée était une visite aux bains publics, l'équivalent scandinave du sauna finlandais, qui disposait de récipients en bois emplis d'eau, de savon pour le nettoyage et d'un bain de vapeur fonctionnant grâce à des pierres chauffées aspergées d'eau pour produire la vapeur dans laquelle les baigneurs s'abandonnaient (Williams, pp. 85-87). Le symbolisme du bain à vapeur impliquait pour la futur épouse autant le "dépouillement" du statut de jeune fille, qu'une purification pour la préparer au rituel religieux du jour suivant. Dans la chaleur du bain, les préposées de la future jeune mariée l'informaient sur les devoirs d'une femme, les observances religieuses à suivre, la conseillant sur les meilleures façons de vivre avec un homme, et d'autres enseignements de ce genre.  Une partie du contenu de ces enseignements pouvait faire référence aux collections de sagesse gnomique telles que les vers conservés dans Sigrdrífumál, qui touche à la connaissance magique nécessaire à la ménagère et des façons de conseiller et guider son mari (Hollander, Poetic Edda, pp. 14-41). L'étape finale du bain de vapeur, une plongée dans l'eau fraîche ou froide pour refroidir le baigneur et fermer les pores de la peau, achevait le nettoyage. L'eau de rinçage était associée de même au rituel de noces en y ajoutant des herbes, des fleurs ou des huiles supplémentaires, non seulement pour parfumer l'eau, mais aussi pour accroître la puissance magique du rite purifiant via les pouvoirs aphrodisiaques de ces additifs supposés encourager la fertilité .

Les préparatifs de fin de la jeune mariée impliquaient l'habillement pour la cérémonie. La jeune mariée ne portait apparemment pas de tenue spéciale comme c'est le cas dans les mariages d'aujourd'hui. Les cheveux de la jeune mariée étaient laissés libres: la cérémonie de noces et le banquet étaient la dernière fois où elle portait ses cheveux déliés et découverts. Pour remplacer le kransen dans ses cheveux de jeune fille, la future mariée portait la couronne de noce, un héritage gardé par sa famille et porté seulement pendant les festivités des noces (Undset, p. 331). Une représentation fictive moderne décrit une couronne de noces comme étant faite d'argent, se terminant par des pointes représentant en alternance des croix et des feuilles de trèfle,  avec du cristal de roche et des galons de fils de soie rouge et verte (Ibid., p. 310). Bien qu'aucune source passée en revue n'ait confirmé l'utilisation de la couronne de noce lors de la période viking païenne, elle était en usage au Moyen Âge, en Scandinavie, et l'époque de cette coutume est également certifiée dans la tradition germanique continentale de la Fête de Ste Lucy, c'est-à-dire une jeune fille surnommée "Lucy la Mariée" et parée d'une couronne ornementée de bougies allumées.

- Le jeune marié-

Comme la jeune mariée, le marié faisait l'expérience des fonctions du rite de passage, y compris la séparation et le changement de son ancienne identité. Les préposés du marié étaient son père, ses frères mariés, d'autres hommes mariés et peut-être un goði. Puisque les hommes ne portaient pas de signe ostentatoire de leur célibat, le déplacement symbolique de leur ancienne identité suivait un rituel fort différent de celui suivi par la future jeune mariée. Le marié était dans l'obligation d'obtenir une épée héréditaire appartenant à un ancêtre décédé afin de l'utiliser plus tard dans la cérémonie de noces. Il y avait une tradition récurrente  dans les sagas qui consistait en des violations de tumuli pour récupérer une épée appartenant à un ancêtre décédé, et la donner à un fils de la famille. Hilda Ellis-Davidson donne les preuves de l'importance d'une telle épée au mariage (Hilda R. Ellis-Davidson. "The Sword at the Wedding," in Patterns of Folklore. Ipswich UK: D.S. Brewer, 1978. p. 123). Ceci était en effet un rituel puissant de séparation et de destruction de l'identité de l'homme célibataire, avec la descente dans le tumulus pour récupérer l'épée semblable à une mort symbolique et une renaissance pour le futur marié. Si un tumulus approprié n'était pas disponible, l'épée héréditaire pouvait être dissimulée par les parents du marié dans un tumulus factice (Ibid., p. 109). Ceci fournissait une occasion pour le marié d'être confronté par un homme déguisé comme un fantôme, ou aptrgangr de son ancêtre, qui pouvait procéder à l'instruction du jeune homme en lui rappelant son histoire familiale et ses origines, l'importance de la tradition et le besoin de continuer la lignée héréditaire. D'autre part, l'épée que le marié devait se procurer pouvait au lieu de cela être obtenue d'un parent vivant, avec une transmission complète de l'histoire familiale : les sagas ne sont pas claires sur ce point et nulle part n'est vraiment décrit la violation des tombes comme une partie de la cérémonie de noces.

Comme le marié a obtenu son épée, il faisait ensuite une visite à la maison de bain comme la future mariée l'avait fait avant lui. Là, le marié se dépouillait aussi symboliquement de son statut célibataire en lavant et se purifiait pour la cérémonie de noces. Son instruction sur les devoirs d'un mari et d'un père par ses préposés, pouvait inclure des informations recueillies d'après des sources comme le Havamal, qui conseille des jeunes hommes dans leurs relations avec les femmes, non seulement en les mettant en garde contre leurs humeurs inconstantes, mais aussi en les informant sur les façons de gagner l'amour d'une femme et de vivre agréablement avec elle (Hollander, Poetic Edda, pp. 14-41). Après le bain, le marié pouvait alors être paré pour le mariage. A nouveau, aucune tenue vestimentaire spéciale n'est connue pour le marié, hormis qu'il portait son épée nouvellement acquise pendant la cérémonie et pouvait également porter avec lui un marteau ou une hache signes du dieu Thor, avec l'intention de symboliser sa maîtrise dans l'union et d'assurer un mariage fécond (Hilda R. Ellis-Davidson, "Thor's Hammer, " in Patterns of Folklore. Ipswich UK: D.S. Brewer. 1978. p. 123).

 

La cérémonie de mariage

Une fois que tous les préparatifs étaient achevés, tout était prêt pour le mariage lui-même ,le jour de Frigga, soit le vendredi. Le premier ordre du jour était l'échange de la dot et du mundr devant témoins. Une fois que les considérations financières étaient réglées, la cérémonie religieuse pouvait alors avoir lieu. Bien que de petits temples familiaux semblent avoir existés, la cérémonie était probablement tenue au grand air, soit dans un espace dégagé soit dans un site tel qu'un bosquet (ou ) que l'on considérait sacré. Tenir la cérémonie à ciel ouvert aurait non seulement offert une meilleure visibilité pour les invités de la noce et les témoins, mais aurait aussi été plus approprié pour un rite invoquant les déités de la fertilité et du mariage. La jeune mariée était escortée à l'emplacement choisi, précédée par un jeune parent portant une épée qui serait son cadeau de noces à son nouveau mari (Ellis-Davidson, Sword at the Wedding, p. 97).

La première partie du rituel religieux était conçu pour convoquer l'attention des dieux et des déesses via l'invocation et éventuellement faire un sacrifice. Si un sacrifice devait être tenu, un animal approprié aux dieux de fertilité était probablement sélectionné : une chèvre pour Thor, une truie pour Freyja, un verrat ou un cheval pour Freyr. Il était possible qu'au lieu de sacrifier un tel animal, il ait été consacré à Dieu comme un cadeau vivant et conservé ensuite en tant que bête sacrée (Ellis-Davidson, Gods and Myths, p. 97. See for example the stallion Freyfaxi.). Lors du sacrifice, le goði ou la gyðja exécutait le rituel en tranchant la gorge de l'animal et en récupérant ensuite le sang dans un bol consacré pour ce but (de nos jours, les pratiquants de l’Ásatrú, appelés Ásatrúar, utilisent généralement de l'hydromel en lieu et place du sang issu d'un sacrifice). La chair de l'animal sacrifié servait par la suite à une partie du banquet de noces (Williams, p. 387). Le bol était alors placé sur un autel (ou horgr) construit de pierres entassées et un paquet de brindilles de sapin étaient trempés dans le liquide. Ces brindilles, connues sous le nom de hlaut-teinn, étaient alors utilisées pour asperger le couple nuptial et les invités assemblés afin d'attirer les bénédictions des dieux sur eux (ceci pouvait être réalisé en déplaçant le hlaut-teinn de manière à former "le signe du marteau"  en un  mouvement court vers le bas suivi d'un mouvement rapide de gauche à droite. Ceci devait effectivement asperger de liquide quiconque se trouvait en face du geste. D'expérience personnelle, il est étonnant de constater combien un petit paquet de brindilles de sapin peut retenir de liquide. Si cela est fait correctement, une quantité très infime de liquide frappe chacun des observateurs assemblés. (Williams, p. 387).

Cliquez sur cette image pour l'agrandir Marteau de thor du Xème siècle, Uppland (Suède)

Ensuite, le marié présentait sa jeune épouse avec l'épée de ses ancêtres qu'il avait si récemment récupérée. La jeune mariée devait tenir cette épée dans l'espoir de la remettre un jour à son fils, de même que cela était pratiqué par des tribus germaniques tel que décrit par Tacitus : "elle reçoit quelque chose qu'elle doit remettre intact et non déprécié à ses enfants, quelque chose qu'elle remetta aux femmes de ses fils à leur tour et qui se transmettra à leurs petits-enfants" (Tacitus, p. 117). Elle donnait alors à son mari l'épée qui l'avait précédée à la cérémonie. "Cet échange de cadeaux caractérise pour eux l'obligation la plus sacrée de l'union, sanctifiée par des rites mystiques sous la faveur des déités présidant tout mariage" (Ibid., p. 116). L'épée héréditaire signifiait les traditions familiales et la continuité de la lignée, tandis que l'épée donnée au marié par son épouse symbolisait le transfert du pouvoir de tutelle et de protection du père sur la jeune mariée à son nouveau mari.

Après l'échange d'épées, les jeunes mariés échangaient des anneaux (Williams, p. 98) comme nous le pratiquons aujourd'hui. Ces anneaux pouvaient rappeler l'anneau de bras sacré du temple sur lequel les serments étaient jurés (Foote et Wilson, p. 403). Ceux-ci pouvaient ^étre aussi davantage consacrés aux voeux de mariage en les plaçant sur le horgr au sein de l'anneau de bras sacré pour renforcer la lien entre le concept du cercle infini de l'anneau et la nature incassable du voeu.

On présentait l'anneau de la jeune mariée sur la poignée de la nouvelle épée du marié et il en allait de la même façon pour lui : cette juxtaposition de l'épée et des anneaux plus loin "souligne la sacralité du contrat entre l'homme et la femme et la nature de l'engagement qu'ils prennent ensemble, de sorte que l'épée n'est pas une menace pour la femme seulet, mais envers quiconque briserait le serment " (Ellis-Davidson, Sword at the Wedding, p. 95). Avec les anneaux à leurs doigts et leurs mains jointes sur le pommeau de l'épée, le couple échangeait alors ses voeux.

Le banquet de mariage

Après la conclusion de la cérémonie de noces venait le bruð-hlaup ou "la course de la mariée", qui peut aussi être mise en relation avec le bruð gumareid ou "la promenade des jeunes mariés" (Williams, p. 97). Durant la période chrétienne, cela consistait en des cortèges solennels séparés entre par le parti de la jeune mariée et celui du marié jusqu'à la salle du banquet de noces. Néanmoins le terme de "course de la mariée" peut indiquer qu'en des temps païens, ce cortège consistait en une course réelle comme c'est le cas aujourd'hui dans certaines zones de la Scandinavie rurale. Le groupe arrivé en dernier à la salle devait servir toute la nuit durant la bière aux membres de l'autre parti. Bien sûr, si le parti du marié s'entraînait pour "la promenade des mariés",  il était couru d'avance qu'ils gagnaient le concours chaque fois.

Quand la jeune mariée parvenait à la porte de la salle, elle était arrêtée par le marié, qui bloquait l'entrée dans la maison avec son épée découverte mise à travers de la porte (l'Ellis-Davidson, Sword at the Wedding, p. 96). Ceci permettait au marié de mener sa nouvelle femme dans la salle, s'assurant qu'elle ne trébucherait pas sur le seuil. Les maisons médiévales, à la différence de celles d'aujourd'hui, avaient souvent une marche surélevée à l'embrasure pour arrêter ou ralentir les courants d'air froid, et qui devait être franchie pour passer la porte. La superstition concernant le passage du seuil par la jeune mariée était répandue partout dans le monde païen, car une embrasure était un portail entre des mondes. Franchir le seuil représentait la traduction littérale du passage de la jeune mariée de sa vie de jeune fille à celle de femme. On pensait que les esprits se réunissaient autour d'une embrasure et il y a les allusions dans une tradition païenne scandinave au seuil de la maison en tant que sépulture réelle du fondateur de la ferme, qui gardait la porte contre de mauvaises influences. Ainsi il était très important que la jeune mariée ne tombe pas au moment où elle passait la porte, car cela aurait été un présage de malheur extrême.

Une fois dans la salle, le marié plongait son épée dans l'arbre-pilier, soit un pilier de soutien de la maison, afin de "d'évaluer la chance du mariage par la profondeur de la cicatrice ainsi faite" (Ibid., p. 97). Cette tradition est à mettre en relation avec le concept du barnstokkr, l'arbre héréditaire de la famille, "l'arbre à enfant" qui était "étreint par les femmes de la famille au moment de l'accouchement" (Ibid., p. 98). Ainsi cette coutume reflétait la manifestation de la virilité du marié et "la chance" d'agrandir la famille par des enfants fruits de cette union (Ibid., p. 99). 

Ces préliminaires effectués, le banquet commencait. La partie la plus importante du banquet était le cérémonial consistant à boire la bière nuptiale, une autre des conditions légales exposées par Grágás pour que le mariage soit considéré valable (Frank, pp. 476-477). Ici, la nouvelle femme assumait pour la première fois le principal de ses devoirs officiels en tant que femme du foyer: le service cérémonial de la boisson. Elle pouvait présenter l'hydromel à son mari dans un récipient tel que le kåsa suédois, semblable à un bol muni de poignées de chaque côté en forme de têtes animales, ou de têtes et de queues d'oiseaux : une variante du kåsa est toujours utilisée aujourd'hui pour des trophées et connue sous le nom de "coupe de l'amitié". En présentant cette "tasse" d'hydromel à son mari, la jeune mariée récitait quelques vers solennels dans le but de conférer santé et vigueur au buveur, comme celui-ci retranscrit par le Sigrdrífumál:

La bière que je vous apporte, vous le chêne-de-bataille,
se mêle à la force et à l'honneur le plus brillant;
Elle faite de chansons magiques et puissantes,
De charmes gracieux, de runes exauçant les souhaits.
(Hollander, Poetic Edda, p. 109)

Quand il s'emparait de la tasse, le marié consacrait la boisson à Thór, peut-être en y faisant le signe du Marteau (Ellis-Davidson, Thor's Hammer, p. 123).Avant de boire, le marié portait un toast à Óðinn, buvait ensuite par petits coups et passait la tasse à sa nouvelle femme, qui portait un toast à Freyja avant de boire (Herman Palsson and Paul Edwards, trans. Seven Viking Romances. Harmondsworth: Penguin. 1985. p. 220). En buvant ensemble, les jeunes mariés faisaient cela au regard de la loi et des dieux, affirmant symboliquement leur nouvelle parenté. Une goutte ou deux du sang du sacrifice du matin peuvent aussi avoir été mélangés à l'hydromel, renforçant davantage la notion du couple à présent uni. Le couple continuait officiellement à boire l'hydromel ensemble pendant quatre semaines pleines, tant le miel dans la boisson et les abeilles qui ont produit le miel étaient tous les deux associés à la fertilité et à la santé dans le monde païen de la Scandinavie.

Une fois que le couple était assis ensemble, la fertilité du couple était assurée en sanctifiant la jeune mariée avec Mjöllnir, le Marteau de Thor. Ceci était exécuté par le mari, ou par un goði (prêtre), mais en tout cas la procédure consistait à mettre le marteau sur les genoux de la jeune mariée, attirant ainsi la bénédiction du dieu sur ses organes reproducteurs, et à invoquer Frigga, la déesse de la maternité, comme dans le rituel ordonné dans Þrymskvida:

Amenez le Marteau pour bénir la jeune mariée :
Sur les genoux de la jeune fille déposez Mjolnir;
Au nom de Vor [Frigga] alors sanctifiez notre mariage!

(Hollander, Poetic Edda, p. 109)

Après cette cérémonie, la fête et les réjouissances entamées duraient tout le restant de la semaine. Danse, lutte et flytings ou concours d'insultes assuraient le divertissement pour les invités, tandis que certains des participants présentaient les lygisogur, les si bien nommées "histoires du couché" qu'ils avaient composées pour l'occasion, mettant en avant des histoires de gens célèbres, une sélection de poésie, de romance et de surnaturel, tournant souvent du thème d'un mariage (Julia H. McGrew and R. George Thomas, trans. "The Saga of Thorgils and Haflidi," in Sturlunga Saga: Shorter Sagas of the Icelanders. New York: Twayne. 1974. pp. 41-44).

La nuit de noces

La condition légale suivante du mariage était que le marié devait être mis au lit avec sa femme, après y avoir été mené par des témoins, "dans la lumière." La loi est peu claire sur la signification de ce point : on ne sait si le couché avait lieu en plein jour, ou si le marié était mené au lit de sa femme à la lueur des torches (Frank, pp. 475-476). Le but de la loi était d'assurer que les six témoins légaux soient en mesure d'identifier les deux jeunes mariés, donc de n'avoir aucun doute s'ils étaient appelés plus tard pour témoigner de la validité du mariage. Probablement que comprendre "à la lueur des torches" est plus approprié: il semble logique de supposer que le couché avait lieu après un long jour consacré à la cérémonie et à la fête. Avant l'arrivée du marié, la jeune mariée était placée dans le lit par ses femmes préposées. Des  guldgubbes, des petites plaques d'or représentant des petites figures de couple (parfois l'union du Dieu Freyr avec la géante Gerd) étaient utilisées pour décorer le lit ou les vêtements de nuit de la jeune mariée, de nouveau en gage de fertilité (Hilda R. Ellis-Davidson. Myths and Symbols in Pagan Europe: Early Scandinavian and Celtic Religions. Syracuse: Syracuse University Press 1988. pp. 31-31 and p. 121).

Cliquez sur cette image pour l'agrandir Un lit viking au  Museum de îles Lofoten (Norvège). Les draps et la literie étaient une partie de l' heiman-fylgja (voir article précédent sur le mariage)) de la mariée.

La jeune mariée portait une fois encore la couronne de noce, qui était enlevée par son mari devant les témoins assemblés, comme un symbole de l'union sexuelle. Jusqu'à un certain point, dans l'antiquité, cette défloration rituelle a pu en avoit été une réelle, témoignée par les préposés hommes et femmes. Après que le départ des témoins, vraisemblablement avec beaucoup de paillardise et d'hilarité comme cela était usuel dans les noces aux moeurs rustiques, le mariage était consommé. Le rêve de la jeune mariée au cours de cette nuit était noté, car il était tenu pour être prophétique du nombre d'enfants qu'elle porterait, de la fortune de son mariage et du destin de ses descendants (Strand, p. 160).

Le cadeau du matin

Le matin suivant, le mari et la femme étaient de nouveau séparés pour peu de temps. Les femmes préposées aidaient la jeune mariée à s'habiller et dès lors ses cheveux étaient tressés ou  attachés en une coiffure réservée aux femmes mariées. Le symbole scandinave universel de la femme était à présent ce qu'elle portait comme sien : c'était le hustrulinet, un long tissu de lin, finement plissé et blanc comme neige. Il y avait plusieurs variétés de cette coiffure. Généralement les reconstitutions décrivant un style de bandana austère porté sur la tête en donnent une idée fausse (Christina Krupp and Carolyn A. Priest-Dorman. Women's Garb in Northern Europe: 450-1000 CE: Frisians, Angles, Franks, Balts, Vikings and Finns. Compleat Anachronist 59. Milpitas CA: Society for Creative Anachronism. 1992. pp. 46-48).

Le hustrulinet, une bande de tissu tissée ornée de fils métalliques de brocart qui était liée autour du front, était épinglé à un filet. Les preuves archéologiques  ont montré des exemples d'un capuchon ou d'un long chapeau de soie qui ont pu être portés au lieu de cela (Ibid., p. 48) et quelques sites de sépultures de femmes sont connus pour contenir des épingles 13 à 20 cm de long posées à côté de la tête, qui pourraient avoir attaché un voile tel que l'hustrulinet au dessus des tresses enroulées d'une femme, ou retenu un filet comme exposé précédemment (David M. Wilson. The Vikings and their Origins. New York: A & W Visual Library. 1980. p. 33). Cette coiffe était portée comme un signe d'honneur et en gage de son nouveau statut d'épouse, la distinguant dans son foyer des serviteurs et des concubines. Il existe certains débats quant à savoir si la tradition de porter le hustrulinet n'aurait pas été importé par le Christianisme au Xème siècle, tant les découvertes de coiffes diverses dans les sépultures augmentent brusquement sur cette période; cependant, il est indéniable que les archéologues ont découvert des coiffes datant du IXème siècle et même avant, situant la marque des fonctions de la ménagère directement au coeur de la période viking païenne (Krupp et Dorman, pp. 46-47).

Une fois vêtu en femme mariée, celle-ci était escortée dans le hall pour achever les conditions légales finales du mariage. Devant les témoins, le mari payait à sa femme le "cadeau du matin", signifiant que le mariage était maintenant consommé, et lui livrait la garde des clés pour les diverses serrures de sa maison, symbolisant ainsi sa nouvelle autorité en tant que maîtresse du foyer (Williams, p. 97).

 

 par Gunnvör Sílfrahárr de Ansteorra's King’s College (traduction Kernelyd)

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