IDAVOLL

Les rites et sacrifices à l'Âge Viking

Sommaire

Les offrandes votives

Les Sacrifices

  • Les sacrifices d'animaux
  • Les sacrifices humains
  • Le sacrifice aux alfes (alfablót)
  • Le sacrifice aux dises (disablót)

La fête sacrificielle d'Uppsal

  • Le temple
  • Le récit d'Adam de Brême
  • Thor, Odin ou Freyr?

Après la conversion au christianisme

Le mot en vieux norrois pour sacrifice est blót qui signifiait à l'origine "fortifier / renforcer" (la divinité). Le blót est exécuté par le chef de famille s'il s'agit d'un culte dans la sphère privée, soit par les dignitaires, le roi ou le godi, s'il s'agit d'un culte public.

Le sacrifice a pour but d'influencer les puissances de l'au-delà afin d'obtenir ce qu'on désire, non par la manipulation magique, mais par l'offrande de dons, ce qui implique la répétition d'actes primitifs mythiques.

 

Les offrandes votives

Parmi les plus anciens sacrifices, il en est un qui consiste à déposer des offrandes votives dans des endroits sacrés comme les marais, les sources, les cascades, les roches et les arbres. La nature du don est en rapport avec ce qui est attendu en retour de la divinité:

  • Une centaine de minuscules bateaux miniatures en or trouvés dans un marécage près de Nors, dans le Jutland, était sûrement liée au désir d'obtenir la sécurité lors d'une expédition en mer.
  • Des armes volontairement détruites en provenance d'autres marais danois sont sans aucun doute en rapport avec le désir d'obtenir la victoire ou d'exprimer sa reconnaissance pour l'obtention d'une victoire.
  • Des aliments et du matériel domestique (vêtements, ustensiles, bijoux...) pouvaient faire office d'offrandes pour obtenir de bonnes récoltes, la fécondité, la santé ou la prospérité.

 

Certaines offrandes sont qualifiées pars pro toto (la partie pour le tout) et consistent en des parties de harnais en lieu et place du sacifice d'un cheval, des gaines ou garnitures en lieu et place des armes elles-mêmes, etc.

Les sacrifices

Les sacrifices d'animaux

C'était l'une des formes les plus fréquentes, mais en dehors de l'immolation rituelle et du repas pris en commun au cours duquel la chair des animaux sacrifiés est consommée, peu de choses sont connus à ce sujet.

Les animaux pouvaient aussi être jetés en oblation dans un "puits à offrande" tel le sacrifice de Budsene à Møn (Danemark), où des parties de squelettes non brûlés de moutons, chiens, porcs, chevaux et bœufs ont été placés ensemble avec de belles pièces de bronze dans un grand tronc d'arbre.

Dans tous les cas, il est probable qu'il y ait eu une relation entre l'espèce animale sacrifiée et le dieu auquel le sacrifice est adressé. Ainsi, les boucs font référence à Thor, le bélier à Heimdall, le sanglier à Freyr, le taureau peut-être à Tyr et le cheval à Odin. À noter que la consommation de viande de cheval semble avoir été strictement réservée aux repas rituels et fut interdite après la christianisation bien que cette tradition se soit perpétuée encore un certain temps en Islande grâce à une mesure d'exception. 

Dans la Hakonarsa Goda 14, Snorri Sturluson décrit le déroulement d'un blót en Norvège: Sigurd, jarl de Hladir, était un sacrificateur zélé, et il fit un sacrifice à Thandheim selon l'ancienne coutume. Tous les paysans devaient y participer et s'approvisionner eux-mêmes pour la durée de la fête sacrificielle. Divers petits animaux furent tués et aussi des chevaux. Le sang du sacrifice (hlaut) fut recueilli dans des récipients spéciaux ( hlautbollar) et avec un rameau ( hlautteinn) utilisé comme goupillon, on en aspergea l'autel, les murs et les invités. Le chef qui avait organisé le sacrifice devait ensuite consacrer la coupe (full) et le premier toast était bu en l'honneur d'Odin, les suivants en l'honneur de Njörd et Freyr, afin d'obtenir une bonne récolte et la paix. Ensuite venaient le bragarfull et le minni, toasts portés à la mémoire des défunts.

 

Les sacrifices humains

Sacrifice à Odin, fragment de la pierre de Stora Hammars I, Lärbro ( Suède)Les sacrifices humains représentent la forme suprême de l'offrande aux dieux par une communauté, mais ils ne sont pas liés à des finalités bien définies. Ils peuvent avoir été pratiqués lors de fêtes sacrificielles ou bien dans des périodes de crise comme des famines, des épidémies ou des guerres, sous la forme d'un sacrifice expiatoire ou bien encore d'un sacrifice dédié exclusivement au père de tous les dieux, Odin.

Lors d'une découverte archéologique, il est en effet bien difficile de faire la différence entre un rite sacrificiel et l'application d'une peine de mort, qui peut se concevoir comme un sacrifice expiatoire offert aux dieux courroucés. Par exemple, les squelettes datant de l'Âge du Fer découverts dans des marais au Danemark ne permettent pas de déterminer avec certitude s'il s'agissait d'une mort infligée à des criminels ou bien de sacrifices humains. 

Lorsqu'il s'agit d'une fête établie et de la pratique d'un rite cultuel, aucun doute ne peut subsister quant à la nature sacrée du sacrifice humain. Cela aurait été le cas de la fête sacrificielle d'Uppsal (voir ci-après) et des sacrifices faits à Odin, tous deux illustrés à de nombreuses reprises dans les sources anciennes.

Un sacrifice caractéristique d'une offrande au dieu Odin consistait à pendre la victime et à la transpercer avec une lance, en référence à l'autosacrifice d'Odin et à celui du roi Vikar. Des tapisseries évoquant l'Âge Viking comportent notamment des représentations figuratives de pendus dans des bosquets. Par ailleurs, bien qu'il soit d'après les sagas une façon de venger son père, le supplice appelé blóðörn en vieux-norrois, c'est-à-dire "aigle de sang", passe aussi pour être un sacrifice odinique, .

A contrario, aucun sacrifice humain au dieu Thor n'est attesté. 

Des monuments figuratifs tels que la pierre historiée de Gotland "Lärbro Hammars I" ( cf. photo) et une bractéate danoise en or montrent un sanglant sacrifice humain où la victime est abattue - et non pendue.

 

Le sacrifice aux alfes (alfablót)

Cette pratique de l'alfablót est connue grâce à l'ancienne littérature nordique dans trois cas:

  • La première provient des Austrfaravisur du scalde Sighvarr Thordarson qui parle du voyage en Suède qu'il entreprit à l'automne de l'année 1018. Il raconte que dans plusieurs fermes, il fut refusé parce qu'on était en train de pratiquer un sacrifice aux alfes. Il semble ressortir de sa description ironique le fait qu'il n'avait pas connaissance de ce sacrifice en Norvège. C'est le seul endroit dans l'oeuvre où il est fait mention du sacrifice aux alfes.
  • La deuxième provient de la Komakssaga 22 qui parle d'une autre sorte de sacrifice aux alfes: il est recommandé à Thorvard, blessé, de verser le sang d'un taureau sur une colline habitée par des alfes et de leur préparer un repas avec la viande. D'après la chronologie de cette saga, cet événement se passerait dans la deuxième moitié du Xème siècle. Or la saga elle-même n'a été rédigée qu'au cours de la première moitié du XIIIème siècle, si bien qu'il n'est possible de recevoir cette croyance en la vertu de guérison des alfes, si toutefois il ne s'agit pas d'une affabulation de l'auteur, que pour cette dernière époque.
  • La troisième mention provient des Ynglingasaga 48, 49 où il est question du roi Olaf Gudrödarson, enterré à Geirstad au terme d'un règne heureux. Après sa mort, ce roi fut appelé par la population "Geirstadaalf" ( l'alfe de Geirstadir) et on lui offrait des sacrifices.

 

Il n'y a rien de certain quant à la manière dont se pratiquait le sacrifice aux alfes, mais les Vikings vouaient un culte certain à ces derniers, ce qui n'est pas le cas pour les nains. 

 

Le sacrifice aux dises (disablót)

Le Dísablót, par August MalmströmLe sacrifice aux dises n'est attesté pour la Scandinavie que dans deux sagas islandaises (Viga-Glumssaga 6 et Egilssaga 44) peu fiables à ce sujet et datant du milieu du XIIIème siècle. Elles mentionnent toutes deux une fête célébrée en Norvège, à l'automne ou au début de l'hiver, c'est-à-dire à la mi-octobre, appelée "sacrifice aux dises".

Les dises sont des âmes de femmes défuntes, tantôt considérées comme des divinités féminines, tantôt comme des sortes de valkyries qui conduisent les morts, appelées Herjans disir (les dises d'Odin).

En ce qui concerne la pratique du sacrifice, ces deux sagas rapportent que seul un banquet y était associé. Même si ces indications ne constituent qu'un lieu commun en littérature, elles prouvent tout de même que les Islandais prenaient leurs distances vis-à-vis de leur propre passé à propos de ce culte qu'ils situaient en Norvège. 

Snorri Sturluson, au début du XIIIème siècle, connaissait égalment le sacrififce aux dises. Dans l'Ynglingasaga 33, il le replace dans les cultes célébrés à Uppsal, en Suède. Les indications de Snorri ne font que compléter la mention de ce sacrifice dans l'Ynglingatal, poème rédigé au IXème siècle par Thjodolf or Hvini où le sacrifice aux dises est rangé de toute évidence parmi les plus grandes cérémonies cultuelles d'Uppsal. Dans ce contexte, l'expression disasal se réfère peut-être à une pratique cultuelle plus élaborée et à l'existence d'un temple dédié. 

Les sources littéraires laissent supposer que le culte des dises était plus répandu en Suède que partout ailleurs. Néanmoins, les toponymes attestant l'ancienneté du culte des dises ne se trouvent pas qu'en Suède ( Diseberg, Disevi) mais aussi en Norvège ( Disin).

La fête sacrificielle d'Uppsal

Le temple d'Uppsal 

Temple d' Uppsal, manuscrit Atlantica de Rudbeck conservé à Sotckholm (Kungl. Bibliotek)Vers 1070 Adam de Brême, chroniqueur et géographe germanique et chrétien du XIème siècle, signale l'existence d'un temple nommé Ubsola (Uppsal) situé près de la ville de Sigtuna. Le temple est paré d'une chaîne en or et les gens de cette région ont le culte des statues de trois dieux spécifiques qui sont assis sur un triple trône. Thor, dont Adam précise qu'il est « le plus puissant », est assis sur le trône central, tandis que Wodan (Odin) et Fricco (Freyr) sont assis sur des trônes latéraux autour de lui.

Adam de Brême donne des informations sur les caractéristiques des trois dieux. Fricco/Freyr est représenté avec un pénis en érection, Wotan/Odin vêtu d'une armure et que Thor a une massue. Adam de Brême ajoute qu' "ils vénèrent aussi des dieux qui étaient autrefois des hommes, et qu'ils estiment être devenus immortels en raison de leurs actes héroïques".

 

 

Le récit d'Adam de Brême

En plus du temple d'Uppsal, Adam de Brême décrit les fêtes sacrificielles qui y étaient célébrées:

"À ce point, je dirai quelques mots sur les croyances religieuses des Suédois. Cette nation a un temple magnifique, qui est appelé Uppsala, situé non loin de la ville de Sigtuna. Dans ce temple, construit entièrement en or, les gens adorent les statues des trois dieux. 

Tous les neuf ans, toutes les tribus suédoises célèbrent une fête à Uppsal; personne n'en est exempté. Le roi et le peuple, la communauté et les individus apportent leurs dons à Uppsal et ceux qui sont déjà passés au christianisme sont obligés de s'affranchir de ces cérémonies en payant des amendes.

Le sacrifice se passe alors de la façon suivante: on offre neuf individus de chaque espèce d'êtres vivants masculins par le sang desquels on a coutume de se concilier les dieux. Les corps sont pendus dans un bosquet qui se trouve près du temple. Ce bosquet est tellement sacré pour les païens qu'on en considère les arbres comme des dieux, à cause de la mort et de la décomposition des corps. Outre les êtres humains, y sont pendus également des chiens et des chevaux et un chrétien m'a raconté qu'il y avait vu 72 corps pendus ensemble.

Du reste, les chants que l'on chante lors de ces rites sacrificiels sont très variés et obscènes, de sorte qu'il vaut mieux que je les passe sous silence." (Gesta Hammaburgensis Ecclesiae Pontificum IV, 27)

Ces sacrifices avaient lieu vers l'équinoxe de printemps" (Scolie 141).

 

Thor, Odin ou Freyr?

Adam de Brême mentionne les statues de Thor, Odin et Freyr, mais sans indiquer la nature des offrandes réservées à chacun d'entre eux.

D'emblée, les victimes humaines ainsi que la forme du sacrifice plaident en faveur d'un culte rendu à Odin: la pendaison et le rôle mythique du nombre neuf font écho à l'autosacrifice d'Odin. En outre, Snorri Sturluson rapporte que le sacrifice de printemps était célébré til sigrs, c'est-à-dire pour obtenir la victoire (Ynglingasaga 8).

Toutefois, Snorri associe également à plusieurs reprises le temple et la fête sacrificielle d'Uppsal à Freyr (Ynglingasaga 6, 10), en vue d'obtenir la fécondité (Ynglingasaga 15). Les chants obscènes évoqués par Adam de Brême, ainsi que la date de l'équinoxe du printemps s'inscrivent de manière cohérente dans ce cadre. Sans omettre que Uppsal était après tout le centre cultuel des rois de Suède réputés être les descendants d'Yngvi-Freyr.  

Quant au dieu Thor avec son marteau Mjöllnir, comme le montrent plusieurs pierres runiques en Suède, il jouait lui aussi un rôle prépondérant dans les cultes à l'époque viking. Il n'est donc pas possible de l'exclure lui non plus.

Il est donc raisonnable de penser que les sacrifices humains pouvaient s'adresser aux trois dieux, bien que probablement avec des objectifs différents, si et seulement si l'on considère les récits d'Adam de Brême et de Snorri, indemnes de toute vélléité de prosélytisme chrétien. 

 

L'église du "vieil Upsal" (Gamla Uppsala) a été érigée au XIIème siècle 

à l'endroit du lieu de l' ancien lieu de culte païen.

Les principales dates des fêtes sacrificielles

  • au début du semestre d'hiver pour obtenir une bonne récolte
  • à la mi-hiver (jol) pour obtenir la fécondité
  • au début de l'été pour obtenir la prospérité et des victoires

 

Cette répartition selon Snorri (Ynglingasaga 8) ne correspond pas tout à fait à la réalité étant donné que la fête du printemps devait probablement être un rite en vue d'obtenir l'abondance. 

 

Après la conversion au christianisme

Les sacrifices humains dans les pays nordiques ne cesseront définitivement qu'après l'an 1000, avec la conversion au christianisme. Les fêtes païennes furent remplacées par des célébrations chrétiennes.

En Norvège, Haakon Sigurdsson, roi de 970 à 995, fera sacrifier son fils de 7 ans à la veille d'une bataille, pour s’assurer de la victoire.

En Suède, des sacrifices humains auraient encore été pratiqués au XIème siècle, en particulier au temple d'Uppsal qui ne sera détruit qu'à la fin du XIème siècle.

Sources

  • Dictionnaire de la mythologie germano-scandinaveRudolf Simek, éd. Le Porte-Glaive, coll. Patrimoine de l'Europe
  • L'Edda: Récits de mythologie nordique, Snorri Sturluson (Auteur), François-Xavier Dillmann (Traduction), éd. Gallimard, coll. L'aube des peuple
  • Les vikings, Régis Boyer, éd. Plon
  • L'or des Vikings, éd. Musée d'Aquitaine, Bordeaux
  • Sheep and goats in Norse Paganism, par Kristina Jennbert
  • The Viking blót sacrifices, Musée National du Danemark

 

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Rédaction, traduction et mise en page: Kernelyd. Créé le 22/06/2015 - Mis à jour le 29/09/2020