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Les Varègues et les Rus', Vikings de l'Est

Sommaire

L'expansion viking vers l'Est 

  • Staraïa Ladoga, première capitale de la Rus' du Nord?
  • Les Varègues

Les Varègues et la Rus' de Kiev

  • L'invitation aux Varègues
  • La Rus' de Kiev et les Rus
  • Un berceau des nations slaves controversé??

La dynastie des Riourikides

  • Les Riourikides les plus célèbres
  • La fin d'une dynastie et ses descendants

Les Varègues et l'Empire byzantin

  • Un parcours périlleux
  • Miklagarðr, entre convoitise et traités de paix
  • La garde varangienne?

Les prénoms nordiques à l'Est

  • Les prénoms dans les traités
  • Les prénoms dans les inscriptions runiques
  • Les prénoms de gardes varègues dans les sagas

Chronologie de la Rus' de Kiev (859-1200)

L'expansion viking vers l'Est

Les Vikings originaires du Danemark et principalement de Suède traversèrent la mer Baltique dès la première moitié du VIIIème siècle, pour à la fois piller, s'établir et commercer dans l'Est de l'Europe.

 

Staraïa Ladoga, première capitale de la Rus' du Nord

La forteresse de Staraïa LadogaL'enjeu des activités guerrières était les richesses - sous forme d'ambre, de fourrures, de métaux précieux et d'esclaves - qui étaient échangées, pillées ou prélevées sous forme de tributs aux Finnois, aux Wendes, aux Slaves et à bien d'autres habitants de la région Baltique orientale. Dans la saga Egils Skallagrímssonar par exemple, Egil et son frère Thorolfr voyagent jusqu'à la Courlande [région historique de la Lettonie, recouvrant la Sémigalie et le Kurzeme actuels] pour commercer et piller tout à la fois.

La première trace écrite de cette expansion viking vers l'Est est fournie par la biographie de l'Évêque Anschaire de Brême, Vita Anskarii, rédigée par son successeur Rimbert, qui raconte comment le roi suédois Olaf d'Uppsala envoya une armée pour punir des habitants rebelles dans le duché de la Courlande et des Danois opportunistes à Apulia, en Lituanie. 

L'expansion viking, suivant le même schéma, commença donc avec des commerçants armés qui, une fois repérée une source lucrative de biens et marchandises, établirent des forteresses et formèrent des groupes armés permanents à résidence pour protéger leurs richesses mais aussi s'emparer du contrôle des voies navigables à proximité. Ces avant-postes prospérant, des Slaves, des Baltes et des Finnois vinrent s'installer alentour, donnant ainsi naissance à des villes et des places commerciales le long des fleuves et des lacs qui amorcèrent la formation de petits États (Volosti) . Ainsi, l’un des tous premiers sites, considéré comme la première capitale de la Rus' du Nord, fut Staraïa Ladoga dont la fondation date de 753.

Une fois la région et les relations avec les peuples voisins pacifiées, le même processus se répéta toujours un peu plus loin à l'Est, mais plus particulièrement vers le Sud, en direction de l'empire byzantin et de sa capitale: Constantinople.

 

Les Varègues

Un des 12 dirhams datant de la fin du VIIIème siècle découverts sur le site de Gorozhane (Pskov, Russie) - Photo: Alexander MikhailovL'argent constitua l'attrait premier de la région pour les commerçants scandinaves. Le monde islamique fournissait l'argent des mines de Tashkent et d'Afghanistan. Le commerce était très important, centré dans le khanat bulgare de la Volga (région de la confluence du cours moyen de la Volga et de la Kama), à Bulghar (ou Bolghar), la capitale de la Bulgarie du Nord. La Bulgarie du Nord, à cause du vaste commerce d'argent qu'elle générait, était connue sous le nom de Bulgarie d'Argent. Or, après la chute de l'Empire romain, la Scandinavie n'avait aucune source d'or ou d'argent aisément accessible, à l'exception de ce qu'elle obtinait par le pillage du commerce islamique.

Le commerce à travers les régions de l'Est était difficile, en partie à cause de tribus slaves très hostiles. Parmi elles, les Krivichi (près de Smolensk), les Dreovitchi et Drevlianes (à l'ouest du Dniepr), les Radimitches (à l'est du Dniepr), les Petchénègues, les Polanes et les Magyars (sur le cours inférieur du Dniepr) et des Khazars.

Les commerçants se devaient donc d'être autant des guerriers que des hommes d'affaires, c'est-à-dire d'incarner un danger majeur pour les tribus slaves. Aussi, les Vikings de Suède qui voyagèrent vers l'Est se regroupèrent et formèrent des troupes, se jurant des serments d'entraide, de défense et de soutien mutuels. Le terme pour un tel serment en vieux norrois est "vár", de sorte que les marchands guerriers venus du Nord devinrent connus sous le nom de Varègues (Vaeringjar en vieux norrois).

 

Les Varègues et la Rus' de Kiev

L'invitation aux Varègues

Arrivée à Ladoga de Riourik et ses frères, Trouvor et Sineus, par Apollinary Vasnetsov (1856-1933)D'après une chronique russe du XIIème siècle, la Chronique des Temps passés, ce sont les Varègues, désignés sous le nom de "Rus", qui fondèrent l'État russe. 

En 862, une assemblée de chefs de diverses tribus aurait décidé de mettre fin aux rancunes et querelles intestines entre les différentes familles, en invitant  un prince varègue, Riourik (né aux environs de 830 et mort en 879), accompagné de ses "frères", c'est-à-dire ses alliés, Sineous et Trouvor, à régner sur la principauté de Novgorod (Holmgarðr pour les Varègues) et ses villes vassales. Cela donne à entendre combien les Vikings se montraient habiles et compétents tant dans le maniement des armes que dans l'administration politique et judiciaire. 

"La discorde faisait rage parmi eux et une guerre éclata. Ils traversèrent la mer pour aller voir les Varègues connus sous le nom de Rous. Ces derniers portaient ce nom, tout comme d'autres étaient désignés Suédois, Normands, Angles, ou encore Goths. Les Tchoudes, les Slaves, les Krivitchi, et tous, dirent aux Rous :'Notre terre est grande et riche, mais il n'y a pas d'ordre. Venez régner et nous gouverner.' "  Chronique des Temps passés 

Cet événement marquant, également connu sous le nom d’Invitation aux Varègues, fut le point de départ de l'État russe. Riourik se serait établi avec sa cour dans les villes de Ladoga et Novgorod, Sineus à Beloozero et Troubor à Izborsk. Trouvor et Sineus moururent peu de temps après la création de leurs territoires et Riourik entreprit d'unifier la Russie du nord et de l'est. Les successeurs de Riourik, à commencer par son fils Igor (878-945), formèrent par la suite la dynastie connue sous le nom de  "dynastie des Riourikides".

 

La Rus' de Kiev et les Rus

La Rus (le terme "Rus’ de Kiev" a été inventé par les historiens au XIXème siècle seulement) fut officiellement fondée par Oleg le Sage, prince varègue de la dynastie des Riourikides, aux alentours de l’an 880.

Oleg le Sage, par Viktor Vasnetsov - 1899"Et Oleg s'assit, à Kiev, et Oleg dit: 'Que ce soit la mère des villes russes'", Chronique des temps passés. Kiev, une cité slave prise par les Varègues en 864, en devint la capitale à la fin du IXème siècle. Sous l'influence des Varègues, rapidement slavisés, l'ensemble des villes slaves évolua d'une société tribale à une société féodale, au sein de laquelle les seigneurs s'entourèrent de nobles vassaux et chevaliers, les družinas, et la vie quotidienne connut une révolution technologique, en particulier dans les domaines de la navigation et de la métallurgie.

Dès le Xème siècle, les sources et chroniques étrangères désignèrent la principauté de Kiev sous le terme de Rossia, alors que les sources slaves utilisaient le mot Rous’, transcrit en grec médiéval Rhos et en arabe Rûs. Ce nom vient du vieux norrois róthr ("ramer"), roor ("rameurs") et róðslágen ("pays du gouvernail"). En finnois actuel, la Suède est d'ailleurs nommée Ruotsi tandis que la Russie est désignée comme Venäjä qui rappelle le mot "Wendes" (Venedi ou Veneti en latin), nom donné par les Germains aux Slaves orientaux.

La Rus contrôlait deux routes commerciales importantes :

  • la route commerciale de la Volga, de la mer Baltique à l'Orient, en passant par la mer Caspienne,
  • la route commerciale du Dniepr, de la mer Baltique à l'Empire byzantin, en passant par la mer Noire.

 

Au XIème siècle, la Rus’ de Kiev formait l'État d’Europe le plus étendu, atteignant la mer Noire, la Volga, ainsi que le royaume de Pologne et ce qui deviendra le grand-duché de Lituanie. La Rus était alors culturellement et ethniquement diverse, comprenant des populations slaves, germaniques, finno-ougriennes et baltes, et les classes dirigeantes des deux principales villes-États, Novgorod et Kiev, étaient déjà acculturées à la population slave.

Les gens qui y vivaient ont été appelés Rous(s)kié (le même mot servant désigner les Russes de nos jours). Le mot Rousskié et les dérivés de celui-ci furent utilisés pendant des siècles pour désigner tous ceux qui vivaient sur le territoire de l'ancienne Rus', et non exclusivement les Russes.

 

Un berceau des nations slaves controversé

Principautés de la Rus' de Kiev entre 1054 et 1132 - Source: WikipédiaParce que les termes Rus' et Rousskié n'étaient pas au sens strict liés aux Russes actuels, ils posèrent problème aux historiens et responsables de l'idéologie de l'Union soviétique et sont encore de nos jours au coeur de controverses. Le récit historique officiel qui a été inclus dans les manuels affirmait que la Rus’ de Kiev était le premier État des Slaves orientaux et le berceau du soi-disant "ethnos russe ancien" qui plus tard devait donner naissance aux Russes, Ukrainiens et Biélorusses contemporains.

Si en Russie, cette interprétation historique reste globalement acceptée, en Ukraine, le passé partagé avec les Russes et la prévalence du mot "russe" dans les textes historiques au lieu du mot "ukrainien" fait grincer des dents. Ainsi, le récit historique officiel de Kiev prétend maintenant que la Rus' était un État proto-ukrainien en raison du simple fait que les Ukrainiens contemporains occupent le territoire d'origine de l'ancien pays. Les Russes se voient reprocher d’avoir confisqué l’héritage de la Rus' de Kiev à l'Ukraine en le présentant comme le leur, privant l'Ukraine de sa mémoire nationale. Pour preuve, le tollé qui éclata à Kiev quand Poutine appela une princesse de la Rus' de Kiev "Rousskaya", conformément à la façon dont elle aurait été pourtant  saluée à l'époque.

Certains soutiennent également en Ukraine que la Russie n'a rien à voir avec l'histoire de la Rus' de Kiev. La Russie est représentée comme un pays du Nord qui a pris naissance vers le milieu du XIIe siècle. Ceci reflète le fait que la position dominante de la Rus’ de Kiev a peu à peu décliné, le centre de l'État ayant déménagé plus au nord : d'abord dans la ville de Vladimir, puis à Moscou. Ces habitants du Nord sont dépeints comme une ethnie distincte de la population de la Rus' de Kiev, d'origine principalement finno-ougrienne, mais aussi fortement influencée par les Tatars qui ont envahi le territoire au XIIIème siècle et ont conquis les ancêtres des Russes contemporains. L'influence que l'invasion tatare a eue sur Kiev et les territoires environnants, qui ont été rasés et forcés pendant de nombreuses années à payer un tribut aux envahisseurs, est généralement passée sous silence.

Lors de la parution en 2016 de son livre au sujet des origines de la Rus', Piotr Tolotchko, chef de l'Institut d'Archéologie, fut qualifié par les nationalistes d’"anti-ukrainien" et ils l’ont accusé de nier l'existence même des Ukrainiens. L'historien respecté jusque là en Ukraine, soutient l'interprétation traditionnelle de la Rus' de Kiev comme berceau commun des trois nations slaves. Selon l'académicien, on ne peut pas qualifier la Rus' de Kiev d’État ukrainien simplement parce que le vaste territoire de la Rus' de Kiev s’étendait de Novgorod au nord aux Carpates à l'Ouest et à région de la Volga-Oka à l'Est. Or, la majorité de ces terres se trouvent à l'intérieur des frontières de la Russie moderne.

Piotr Tolotchko souligne qu'il est fondamentalement faux de séparer l'histoire du territoire qui deviendrait plus tard la Principauté de Moscou de celle de la Rus' de Kiev, les deux régions partageant des dirigeants d'une dynastie commune, celle des Riourikides. Les souverains de l'ancienne Rus' étaient membres proches d’une même famille et se percevaient comme étroitement liés. 

 

La dynastie des Riourikides

La dynastie des Riourikides a gouverné pendant 748 ans, de 862, date à laquelle Riourik et ses frères furent invités, jusqu'à 1610, année où fut déposé le dernier tsar des Riourikides, Vassili IV de Russie (Vassili Chouïsky).

À partir du XIème siècle, la dynastie s'est beaucoup élargie et des sous-dynasties se sont formées. De nombreux princes gouvernaient des centaines de villes à travers la Russie, créant une fragmentation féodale du pays. La dynastie possédait plus de 5 branches principales à l'époque. Au début du XVIIIème siècle, il y avait 47 dynasties princières russes, la plupart d'entre elles étant des branches des Riourikides. Dans les années 1880, il en restait encore 36.

Une illustration de la dynastie des Riourikides conçue pour l'exposition Moya istoriya, Ryurikovichi en 2016

Les Riourikides les plus célèbres

  • Vladimir Sviatoslavitch, dit "le Beau Soleil", dit Vladimir Ier, plus connu sous le nom de Vladimir le Grand, le Soleil Rouge ou encore saint Vladimir - grand-prince de la Rus' de Kiev de 980 à 1015. Il baptisa la Russie.
  • Iaroslav Vladimirovitch, dit Iaroslav Ier et plus connu sous le nom de Iaroslav le Sage - grand-prince de la Rus' de Kiev de 1016 à 1018, puis de 1019 à 1024 et enfin de 1024 à 1054. Il fut le fondateur de la première loi russe, la Rousskaïa Pravda.
  • Vladimir Vsevolodovitch, plus connu sous le nom de Vladimir II Monomaque - grand-prince de la Rus' de Kiev de de 1113 à 1125. Il unifia la Russie kiévienne.
  • Iouri Vladimirovitchsurnommé Iouri Dolgorouki - grand-prince de la Rus' de Kiev de 1149 à 1151 puis de 1155 à 1157 et prince de Vladimir-Souzdal de 1108 à 1157. Il fut le fondateur de Moscou.
  • Alexandre Nevski - prince de Novgorod de 1236 à 1252 puis grand-prince de Vladimir de 1252 à 1263. Il fut vainqueur face à l'ordre teutonique.
  • Ivan Kalita, dit Ivan Ier de Moscou - prince de Pereïaslavl en 1304, prince de Moscou en 1325 et grand-prince de Vladimir en 1328. Il commença à unifier les terres entourant Moscou en tant que ville centrale.
  • Dimitri Ier Donskoï - grand prince de Moscou de 1359 à 1389 et grand prince de Vladimir de 1363 à 1389. Il vainquit les Tataro-Mongols lors de la bataille de Koulikovo (1310) et esr considéré par l'Église orthodoxe russe comme saint.
  • Ivan III, dit Ivan le Grand - grand-prince de Vladimir et de Moscou de 1462 à 1505. Il oeuvra à l'unification de l'État russe et déclara l'indépendance de la Russie.

 

La fin d'une dynastie et ses descendants

Vassili Chouïsky (1552-1612) fut le dernier tsar de la dynastie à gouverner la Russie en 1606. Chouïsky appartenait à la branche de Souzdal des Riourikides. Il gouverna pendant quatre ans, mais ne fut jamais reconnu. Même à Moscou, il avait peu ou pas d'autorité. En 1610, il fut déposé par les princes Vorotynski et Mstislavski. Chouïsky devint moine et mourut deux ans plus tard en Pologne.

La dynastie des Romanov qui s'empara du pouvoir avait un ancêtre parmi les Riourikides, Fiodor Kochka ("le chat"), décédé en 1407. Son arrière-arrière-petit-fils, Roman Zakharine-Kochkine (décédé en 1543), était l’ancêtre des Romanov.

Actuellement, des milliers de personnes possèdent l’ADN des Riourikides. Les Riourikides contemporains les plus connus sont:

  • Nikita Lobanov-Rostovski (né le 6 janvier 1935), généalogiste et collectionneur.
  • Andreï Gagarine (1934-2011), professeur de physique.
  • Dimitri Chakhovskoï (né en 1934), prince et professeur de philologie, habitant Paris.

 

Les Varègues et l'Empire byzantin

Les Vikings ne limitèrent pas leurs expéditions vers l'Est à la Russie. Les commerçants du Nord utilisèrent le cours des fleuves pour cheminer à la découverte de richesses au-delà de leurs rêves. Le voyage périlleux de Kiev juqu'au cours inférieur du Dniepr mena les Varègues à la Mer Noire et enfin à la plus grande des villes de l'époque: Constantinople.

 

Un parcours périlleux

Au début du printemps, les Varègues se rendaient dans les colonies slaves environnantes, collectant les tributs en fourrures et en esclaves. Certains slaves payaient leur tribut en coques de simples bateaux, semblables à des sortes de pirogues. Les commerçants, de Novgorod et de tous les autres établissements fortifiés, se rassemblaient à Kiev afin de rejoindre le convoi.

En juin, les bateaux quittaient Kiev, en naviguant vers le sud sur le fleuve Dniepr. Le calendrier de ce départ permettait aux Varègues de disposer de tout le temps nécessaire pour atteindre Constantinople, commercer, et revenir avant que le fleuve ne gèle l'hiver.

Le voyage vers le cours inférieur du Dneipr était long et très périlleux. Outre les attaques de féroces tribus guerrières comme les Petchénègues, les navires varègues devaient franchir une série de dangereux rapides, dont les noms sont révélateurs: Essupi (du Vieux norrois "vesuppi", "ne pas dormir"), Ulvorsi (de "holmfors", "île rapide"), Gelandri (de "gjallandi", " hurlements, cris"), Aifor (de "eiforr", "toujours féroce"), Baruforos (de "barufors", "la vague rapide" ou "varufors", "la falaise à pic"), Leanti (de "hlaejandi", "risée" ou "leandi, "bouillonnement") et Strukun (de "strukum", "courant rapide"). La saga Yngvars Vidforla raconte des histoires au sujet des expéditions vers le sud par la Russie et des dangers qui s'ensuivaient. C'est dire combien Constantinople rendait le voyage digne d'intérêt aux yeux des Varègues.

 

Miklagarðr, entre convoitise et traités de paix

Le commerce des esclaves dans l'Europe de l'Est, par Sergueï Ivanov - 1909Les premiers contacts entre ces Varègues-Rus’ et l’empire byzantin remonteraient aux années 836-839 alors qu’une ambassade, d'après les Annales de Saint-Bertin, se rendit à Constantinople probablement pour négocier un traité. 

Les Varègues appelaient la capitale de l'empereur Constantin: Miklagarðr, soit "la grande ville". Les byzantins devaient se réjouir de voir l'afflux de marchandises introduites dans le sud par les Varègues, car cela représentait une source d'approvisionnement en fourrures, en ambre et en esclaves.

Toutefois, Varègues et Rus' tentèrent à de multiples reprises de s'emparer de Constantinople. Les byzantins contrecarrèrent chacune de ces attaques soit en utilisant la diplomatie, soit en décimant les flottes à l'aide du dévastateur feu grégois ou en encourageant les belliqueuses tribus petchénègues à batailler avec les Rus', comme en témoignent La Chronique des Temps passés et divers récits de chroniqueurs grecs et arabes.

En dépit de ces attaques, les byzantins jugèrent utile d'encourager les échanges avec les Varègues et restaurèrent la paix en établissant des traités commerciaux, dont deux principaux, l'un en 907 et l'autre en 911. Ces traités définissaient les droits accordés aux commerçants varègues à Constantinople, mais prévoyaient aussi des dispositions relevant du droit civil byzantin, auxquelles chacun devait se plier pendant  son séjour en ville. 

Les byzantins accordèrent des conditions très confortables aux commerçants varègues: chacun d'entre eux était nourri par l'Empire byzantin pendant 6 mois avec du pain, du vin, de la viande, du poisson et des fruits. Ils avaient accès aux bains. Des provisions et du matériel de navigation étaient mis à leur disposition pour le trajet du retour vers le Nord. En échange, les Varègues étaient censés éviter la violence. Ils étaient tenus d'entrer dans la ville par une porte spécifique, sans armes et accompagnés par un fonctionnaire byzantin, de résider exclusivement dans le quartier Saint-Mamas qui leur était réservé et de faire enregistrer obligatoirement leur nom auprès des responsables de la ville.

 

La garde varangienne

La garde varangienne reconnaissable aux larges haches portées par les guerriers - Illustration extraite de la chronique de Jean Skylitzès de MadridUne autre disposition du traité de 911 concernait les Varègues désirant intégrer le service militaire de l'empereur de Byzance. Ces Varègues furent peut-être les plus célèbre de tous, car ils formèrent durant plusieurs siècles la prestigieuse garde varangienne (ou "garde varègue") des empereurs byzantins.

Des Varègues entrèrent au service de l’Empire byzantin dès 874. Mais la garde varangienne fut précisément fondée en 988 sous l’empereur Basile II, après la conclusion d’un traité avec la Russie kiévienne de Vladimir Ier, spécifiant l'envoi d'un contingent de 6 000 hommes à l’empereur. Le contingent fit ses preuves en écrasant les armées rebelles de Bardas Phokas et de Bardas Sklèros qui menaçaient l'empire. Basile II, méfiant envers sa propre garde personnelle, préféra employer ces guerriers comme gardes du corps.

L'uniforme de la garde comprenait des tuniques de soie bleue, des capes écarlates, et des haches dorées, leur arme principale, selon la description d'un observateur arabe du Xème siècle. Il s'agissait de grandes haches à un seul tranchant, aussi hautes qu'un homme et particulièrement redoutables sur le champ de bataille.

Les hommes qui composaient ce corps armé étaient autorisés à rester dans la ville aussi longtemps que durait leur service. Beaucoup de célèbres scandinaves servirent dans la garde varangienne; parmi les plus notables figurent Kolskegg Hámundarson et le roi Harald Hardrada. D'après les sagas qui mentionnent le nom de plusieurs individus, tels Bolli Bollason, largement décrit dans la saga de Laxdæla (ou saga des gens du Val-au-Saumon, ch 77), le service dans la garde varègue était très lucratif et les hommes revenaient dans leur pays d'origine, en Norvège ou en Islande, couverts de richesses après avoir servi plus ou moins longtemps dans ce corps d'élite.

La garde varègue, généralement casernée dans le Grand Palais, fut utilisée dans nombre de guerres, notamment en Italie au XIème siècle alors que Normands et Lombards tentaient de s’emparer du sud de la presqu’ile. Jusqu’à cette période, la garde fut principalement composée de Scandinaves venus de Suède, du Danemark, de Norvège et d’Islande. Mais après la conquête de l’Angleterre par les Normands, s’y ajoutèrent un nombre de plus en plus considérable d’Anglo-Saxons fuyant la domination normande. Ceux-ci formèrent, déjà sous Alexis Comnène (1081-1118), la majorité de la garde.

Vers la fin du XIIIème siècle, les Varègues s’étaient pratiquement assimilés aux Grecs byzantins bien que quelques personnes s’identifièrent encore en tant que "Varègues" dans les années 1400 à Constantinople.

Les prénoms nordiques à l'Est

Les prénoms dans les traités

Farleifr, Farulfr, Fréleifr, Gyði, Hróaldr ou Hróarr, Hróðleifr, Hrœrekr, Hrolleifr, Ingjaldr, Kári, Karl ou Karli, Steinviðr, Vermóðr, Vermundr.

 

Les prénoms dans les inscriptions runiques

  • Les hommes partis en expédition vers l'Est

Arnfast, Ásbjôrn, Ásgautr, Áskell, Ásmundr, Banki ou Baggi, Bjórsteinn, Eyvindr, Eyvísl, Farulfr, Geirbjörn, Grímmundr, Gulleifr, Gunnarr, Gunnleifr, Halfdan, Haraldr, Hróðgeirr, Ingimundr, Ingifastr, Ingvarr, Juli, Ósníkin, Önundr, Ormr, Sæbjörn, Skarði, Slagvé, Styrbjörn, Teinorsteinn, Tófi, Þorkell.

  • Les hommes partis en expédition à Constantinople

Áki, Ásbjôrn Kolbeins sonr, Ásmundr, Báulfr, Eysteinn, Folkbjörn, Freygeirr, Freysteinn, Geir, Gerðarr, Gunnarr, Halfdan, Heðinn, Ingifastr, Kári, Óleifr, Ótryggr, Oddlaugr, Ormgeirr, Ormika, Ormulfr, Ragnvaldr, Sveinn, Tóki, Ulfhvatr ou Ulfvaldr, Þórir, Özurr.

 

Les prénoms de gardes varègues dans les sagas

Eilífr, Eindriði, Eyvindr, Gríss, Halldórr, Haraldr, Horir, Kolskeggr, Leorkell, Már, Þorbjörn, Þorgestr, Þormoðr, Þorsteinn, Ulfr, Víga-Barði.

 

Chronologie de la Rus' de Kiev (859 - 1200)

836>839 - Premiers contacts entre les Varègues / Rous et l’empire byzantin.

859 - Installation de Riourik, prince varègue, à Novgorod et de ses "frères" dans des villes vassales. Deux de ses compagnons Askold et Dir, descendent le Dniepr et prennent le contrôle de Kiev.

860 - Askold et Dir lancent une attaque contre Constantinople mais leurs navires sont brisés par une violente tempête. Divers récits évoquent de 200 à 2000 bateaux et l'attaque est décrite comme étant aussi soudaine et inattendue "qu'un essaim de guêpes" par Photius, patriarche (d'obédience orthodoxe) de Constantinople. La tempête sera attribuée à une intervention divine.

864>867 -  Des émissaires de la Rus' de Kiev sont envoyés à l’empereur pour demander la paix et la plupart d'entre eux vont se convertir à la foi chrétienne. Un nouveau traité est signé au terme duquel les Rous’ s’engagent à envoyer des troupes pour servir dans les armées impériales.

879 - Mort de Riourik; son parent et compagnon d'arme Oleg devient régent pour Igor, fils de Riourik. Il emmène vers le sud des troupes rassemblant varègues, slovènes, slaves et balto-finnois.Oleg est la première figure dirigeante attestée de l'histoire de Russie. Son nom et ses actions figurent dans les archives byzantines.

882 - Oleg reprend Kiev à Askold et Dir et la ville est décrétée "Mère de toutes les cités russes". Igor devient prince de Kiev par la volonté de son beau-père Oleg le Sage, et est nommé Igor de Kiev.

883 - Prise des terres drevlianes

907 - Oleg attaque Constantinople avec des douzaines de tribus et des guerriers varègues 

911 -  La paix est conclue et les Byzantins accordent aux Rous' le droit de commercer librement dans leur capitale, en leur dédiant un comptoir dans les faubourgs de la cité. 

912/913 - Mort d'Oleg (date incertaine).

Illustration de l'usage du feu grégeois dans la chronique de Jean Skylitzès de Madrid941 - Igor de Kiev, successeur d'Oleg, attaque Constantinople. La flotte rous' est défaite par la flotte impériale grâce au feu grégeois.

945 - Nouveau traité avec les byzantins moins avantageux pour les Rous'. Mort d'Igor, tué par les Drevlianes lors d'une collecte de tributs. Olga, veuve d'Igor, devient Grande Duchesse de Kiev.

955 - Olga prend la tête d'une ambassade vers Byzance et reçoit de l'empereur son nom chrétien d'Hélène en l'honneur de la mère de Constantin Ier.

961 - Constantin lance une expédition infructueuse contre l'Emirat de Crète avec l'aide de 629 Rous'. L’empereur reproche à Olga que les Rous’ n’ont pas respecté leurs engagements quant au nombre d’hommes qui auraient dû être à sa disposition.

962 - Début du règne de Sviatoslav Ier, fils d'Igor. Il est le premier des dirigeants de la Rus' à être appelé par la Chronique de Nestor sous un nom slave, et non plus nordique comme c'était le cas pour ses aïeux.

964 - Sviatoslav Ier entre en guerre contre les Khazars.

965 - Les villes khazares de Sarkel et de Kertch en Crimée sont détruites.

Les guerriers de Svyatoslav à la bataille de Silistria (Bulgarie) par Henryk Siemiradzki - 1884967 - Sviatoslav Ier entre en campagne sur le Danube, où il défait les Bulgares

968 - Campagne victorieuse contre les Bulgares. La capitale, Itil, est détruite.

969 - Mort d'Olga.

970>980 - Grande vague d'immigration varègue au sein de la Rus'de Kiev.

971 - L'empereur byzantin Jean Ier Tzimiskès force Sviatoslav Ier à demander la paix en annexant la Bulgarie orientale et en réinstallant les roix bulgares.

972 - Iaropolk Ier pend le pouvoir, assassine son frère Oleg. Son second frère (demi-frère bâtard) Vladimir prend la fuite et lève une armée de vikings et de partisans slaves.

980 - Prise du pouvoir par Vladimir Ier, dernier fils d'Igor. Vladimir Ier fait exécuter Iaropolk.

986 - Vladimir Ier épouse Anne, soeur de l'empereur byzantin Basile II.

988 - Baptême de la Russie dans les eaux du Dniepr. Vladimir Ier repousera lors de son règne les frontières de l'état à deux journées à cheval de Kiev au lieu d'une seule et exerce une  colonisation intensive en fondant 90 villes. Fondation de la garde varangienne sous l’empereur Basile II après la conclusion d’un traité avec la Russie kiévienne de Vladimir Ier.

1015 - Mort de Vladimir Ier. 

1016 - Guerre de succession pour le trône de Kiev entre Sviatopolk dit "Le Maudit" (meurtre de ses trois frères Sviatoslav, Boris et Gleb, ces deux derniers devenant les premiers saints russes) et Iaroslav.

1019 - Début du règne de Iaroslav dit "Le sage".

1026 - Iaroslav Ier doit partager le royaume avec son frère Mstislav qui garde les régions de l'Est. 

1036 - Mort de Mstislav et réunion du territoire kiévien.

1031 - Reprise à la Pologne des terres du sud-ouest.

1037 - Victoire sur les petchénègues des steppes de l'est. 

1039 - Construction de la première cathédrale russe Ste-Sophie-de-Kiev.

1051 - Premier métropolite [titre religieux porté par certains évêques des Églises d'Orient] russe: Hilarion.

1054 - Morcèlement de l'Etat de Kiev suite à des guerres internes pour la succession entre les fils de Iaroslav le sage

  • 1054>1073 - Iziaslav
  • 1073>1076 - Sviatoslav II
  • 1076>1078 - Iziaslav
  • 1078>1093 - Vsévolod
  • 1093>1113 - Sviatopolk II, fils de Iziaslav, mort sans héritier 
  • 1113>1125 - Vladimir II Monomaque, petit-fils de Iaroslav le Sage, fils de Vsélolod aura huit fils dont quatre règneront
  • 1125>1132 - Mstislav, fils aîné de Vladimir II
  • 1132>1139 - Iaropolk II, dit "le Bienfaisant", deuxième fils de Vladimir II
  • 1139>1146 - Viatcheslav Ier, sixième fils de Vladimir II
  • 1146>1154 - Iziaslav II, arrière-petit-fils de Vladimir II par son grand-père Mstislav, règnera avec des interruptions de pouvoir dues à Iouri Dolgorouki, prince de Souzdal, septième fils de Vladimir II.
  • 1154>1155 - Rostislav Ier
  • 1155>1157 - Iouri Dolgorouki ("au Long Bras"). En 1156, il fonde officiellement la ville de Moscou en l'entourant de remparts en bois et d'une douve à l'endroit qui deviendra le Kremlin.
  • 1157>1158 - Mstislav II Chobry
  • 1159>1167 - Rostislav Ier
  • 1167>1169 - Mstislav II Chobry
  • 1169 - André Ier Bogolioubski, prince de Rostov et de Souzdal, prend Kiev d'assaut et la livre au pillage. Il confie l'administration de la ville à son frère le moins expérimenté, Gleb Ier. Déclin de Kiev en tant que capitale politique, religieuse et  culturelle.
  • 1170 - Mstislav II
  • 1170>1171 - Gleb Ier 
  • 1171 - Vladimir III, règne pendant 3 mois
  • 1171>1173 - Roman Ier
  • 1173 - Michel Ier
  • 1173 - Vsévolod III, dit "la Grande Nichée" (14 enfants), règne 5 semaines
  • 1173>1174 - Iaroslav II
  • 1174>1176 - Roman Ier 
  • 1176>1181 - Sviatoslav III
  • 1181 - Riourik II
  • 1181>1194 - Sviatoslav III
  • De 1194 à 1201, de 1203 à 1204, de 1205 à 1206, puis de 1207 à 1210 - Riourik II

Sources

 

 

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Synthèse et mise en page: Kernelyd. Créé le 26/09/2013 - Mis à jour le 15.08.2020

Commentaires

  • corbeyran
    • 1. corbeyran Le 17/01/2018
    Avez-vous d'autres informations et documents sur d'éventuels contacts entre les Vikings et la culture arabe ?
    • idavoll
      • idavollLe 15/01/2020
      Consulter la page consacrée aux textes de référence: http://idavoll.e-monsite.com/pages/mediatheque/les-textes-de-reference.html
  • Arka
    • 2. Arka Le 15/07/2017
    Bonjour a vous

    J'ose émettre quelques doutes concernant la fiabilité des sources. Actuellement entrain de faire des recherches sur les Slaves (Plus particulièrement ceux de Novgorod) on ne trouve que très peu de sources. Les seuls artefacts ayant été retrouvés étant majoritairement des peignes (Et d'un point de vue archéo, ça ne permet pas de tracer un portrait plus ou moins fidèle de la diversité de ce peuple).

    De plus, concernant l'article de Marie Deriglazoff, il ne renvoie aucunement sur des sources ou sur un corpus universitaire. Y'a rien de plus que ce qu'elle a écrit, et on nous laisse pas la possibilité de vérifier.
    D'après mes recherches, concernant Régis Boyer, son livre est a prendre avec des pincettes, du fait que les Varègues, certifiés, sont d'origine Suédoise et ont rejoint par la suite les peuplades Slaves, on ne peut pas réellement parler d'entité culturelle et de confusion entre les Slaves et Varègues. D'autres sources viennent a montrer que les Varègues étaient d'origine Slave. A vrai dire c'est un combat idéologique et politique de savoir si les fondateurs de la Russie moderne étaient des Slaves ou des Scandinaves.

    Du coup ma question est la suivante, auriez vous d'avantage que ces maigres sources, contestables en certains points (et acceptables dans d'autres) venant étayer les discours présentés, auriez vous d'avantage d'éléments pour comprendre la complexité de cette histoire et y apporter d'avantage de certitudes de ma part ?
    PS: le site internet de Novgorod, n'étant qu'en Cyrillique et ne présentant pas autres artefacts trouvés sur le site que des peignes est ultra complexe a appréhender
    PSS: concernant les Rus de Kiev, je n'ai rien trouver mis a part des "histoires" non certifiées.
    • idavoll
      • idavollLe 15/07/2017
      Bonjour, je vous remercie pour votre message et vous rejoins tout à fait sur la difficulté de trouver des sources sérieuses et non empreintes d'idéologie sur le sujet. Je travaille actuellement à rassembler du matériel en ce sens afin de pouvoir, entre autres, mettre à jour le présent article qui, à la fois, est une traduction et date déjà quelque peu. Si ce n'est déjà fait, en cliquant sur le nom de l'auteure dont les propos sont traduits ici, vous pouvez accéder aux références (en anglais) qu'elle a utilisées. En attendant, je vous invite à jeter un coup d’œil sur la page "Sites vikings en Russie" que je viens récemment de rédiger et mettre en ligne - et au sujet de laquelle je peux vous avouer que la recherche a déjà été ardue... sans parler des traductions: http://idavoll.e-monsite.com/pages/les-vikings-en-europe-de-l-est/sites-vikings-en-russie.html La vidéo de Nikolay Makarov devrait particulièrement vous intéresser. Vous pourrez y relever que sur la plupart des sites, les Varègues, loin de représenter une majorité dans la population, étaient mélangés aux Slaves mais aussi aux Mériens, en très grand nombre et implantés déjà bien avant l'arrivée des Varègues. Une autre point à relever, concomitant de la difficulté de trouver des sources sur cette période, est que certains des sites ont été gravement endommagés (et continuent de l'être). Pour quelques-uns, il n'existe pas de site Internet dédié, ce qui signifie qu'aucune instance ne vient valoriser l'histoire et la préservation des sites en question, à part quelques passionnés isolés semble-t-il. Cette page sera complétée, je l'espère prochainement, par une page sur les sites vikings en Ukraine. Bien à vous

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