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Les femmes à l'Âge Viking

Sommaire

Les femmes dans la société

  • La femme esclave
  • La femme de la classe moyenne
  • La femme de la noblesse
  • La physionomie et le caractère des femmes

Les femmes devant la loi

  • Les interdits
  • Les libertés

Les femmes et la religion

  • Les völvur
  • Les femmes et la christianisation

Les femmes et la colonisation

  • L'Islande
  • L'Irlande, l'Angleterre et l'Ecosse

Les femmes et la guerre

  • Les skjaldmös et les valkyries
  • Des sépultures de combattantes

Des femmes influentes

  • Auður djúpúðga Ketilsdóttir, Freydís Eiríksdóttir, Emma

Les femmes dans la société

Le rôle et les différents statuts des femmes au sein de la société à l'Âge Viking sont principalement connus grâce aux découvertes archéologiques, aux textes de lois et aux sources écrites du Moyen-Âge mais aussi à travers des inscriptions runiques et diverses représentations (amulettes, tapisseries...).

Dans la société de l'Âge Viking, les rôles étaient clairement définis selon le sexe.

La femme viking commençait probablement dès l'enfance par apprendre à accomplir les arts ménagers et les pratiques agricoles, à suivre les préceptes de sa famille, connaître les lois morales en vigueur et servir l'intérêt du clan. En ce sens, Régis Boyer souligne que la femme était l'âme d'une société dont son mari n'était que le bras. Car c'était elle la gardienne des traditions familiales qu'elle inculquait à son tour à ses enfants.

Aucune trace de jeunes femmes au coeur tendre, ni d'histoires façon "Roméo et Juliette" dans les sources littéraires. Le mariage était une de ces institutions destinées à préserver et accroître la prospérité de la famille et le choix d'un époux restait la prérogative des parents ou tuteurs. La jeune fille devenue femme, fière et énergique matrone, protègeait l'honneur de son clan avec dureté et n'hésitait pas, pour ce faire, à inciter les hommes de sa maison à exercer leur droit de vengeance en cas d'outrage. Peut-être était-ce dû à un rôle plus passif de la femme, qui l'empêchait d'agir elle-même.

Clés vikings au musée d'Histoire, à OsloAvec les hommes qui partaient en expéditions guerrières ou commerciales, la gestion quotidienne de la maisonnée ou de la ferme devenait l’apanage de l'épouse du propriétaire, la húsfreyja ( i.e 'maîtresse de maison'), qui gagnait ainsi en autorité comme en indépendance et jouissait en retour pour cela d'un profond respect. En effet, l'épouse nordique participait de la sorte à la position et à la fortune de son mari. "Les sagas de contemporains, par exemple, prouvent qu'elle n'était jamais tenue pour un objet de plaisir, qu'on la respectait et que ses avis étaient toujours écoutés", indique Régis Boyer.

Les clés avec lesquelles plusieurs d'entre elles furent enterrées symbolisent leur influence sur le foyer et leurs responsabilités domestiques, en particulier dans la distribution de la nourriture.

Toutefois, les femmes n'avaient bien évidemment pas le même statut, ni les mêmes prérogatives, selon la classe sociale à laquelle elles appartenaient.

 

La femme esclave

La femme esclave est appelée ambátt (ambáttir au pluriel)

Bien qu'on ne sache presque rien de la vie des servantes et des esclaves, il est aisé de concevoir qu'elles étaient généralement vouées au travail non qualifié, mais aussi aux tâches les plus lourdes et les plus ingrates.

Les femmes esclaves moulaient le blé et le sel, un travail éreintant nécessitant l'usage d'un moulin à bras manuel, procédaient à la traite, au barattage et à la lessive. Au sein d'une grande exploitation agricole, elles pouvaient aussi prendre part à des activités telles que le pâturage de printemps pour le bétail, le labour, la plantation, la récolte, l'abattage et le filage.

Les femmes esclaves s'occupaient aussi souvent des enfants. Egil Skallagrimsson possédait une esclave qui avait été, durant son enfance, sa fóstra (i.e 'nourrice'). 

Elles pouvaient également être les domestiques personnelles du maître des lieux, et rendre certains services occasionnels en tant qu'esclaves de lit. D'après les découvertes archéologiques et les récits, certaines d'entre elles furent sacrifiées pour accompagner leur maître jusque dans la mort.

 

La femme de la classe moyenne

La vie de la grande majorité des femmes se limitait au foyer sur lequel, cependant, elles régnaient de plein droit, avec une autorité absolue.

Les femmes devaient se marier, faire des enfants, les élever, prendre soin des personnes plus âgées et s’occuper de la maisonnée, c'est-à-dire de la plupart des tâches ménagères (la cuisine, le nettoyage, la confection des tissus et des vêtements) et, dans les fermes, de certaines tâches agricoles (en particulier la traite, la fenaison et les soins aux animaux).

Les moeurs funéraires et les nombreux outils pour carder la laine, peigner le lin, filer, tisser et coudre, découverts dans les tombes féminines démontrent l'importance de leur rôle dans la confection des vêtements de toute la maisonnée, qui comprenait toutes les étapes de la fabrication: semer et récolter le lin pour la toile de lin ainsi que l’ortie et le chanvre pour les autres types de tissu; élever les moutons, les agneaux et les chèvres pour obtenir la laine qui servait à faire le vaðmál. Les fibres devaient être cardées, filées, tissées, et le textile ainsi obtenu coupé et cousu pour en faire des vêtements. 

Outre l'agriculture et la confection des textiles et vêtements, les femmes pouvaient gagner leur vie dans le commerce, que ce soit en famille ou seules responsables. Des balances de marchands et les poids trouvés dans des sépultures de femmes en Scandinavie suggèrent un lien étroit entre les femmes et le commerce. Le compte-rendu d'une mission chrétienne au IXème siècle, à Birka en Suède, un des grands comptoirs commerciaux vikings, rapporte la conversion d'une riche veuve, Frideburg, avec sa fille Catla, qui voyagea pour son commerce jusqu'au port frison de Dorestad.

 

La femme de la noblesse

Les femmes dont parlent les sagas ou dont il est question en Archéologie avec les découvertes de sépultures souvent riches d'offrandes funéraires, étaient majoritairement issues de l’aristocratie, à la tête de grandes maisonnées ou d'exploitations agricoles.

Elles détenaient les clés du garde-manger et des entrepôts, contrôlaient les provisions et avaient sous leur responsabilité un personnel important composé de serviteurs et esclaves. Il est fort probable qu'en supervisant de grands travaux, elles aient pu gouverner par l'exemple et mettre la main à la pâte.

La domesticité qu'elles avaient à leur service leur assurait sans doute plus de temps pour s'occuper d'elle-même et bénéficier de moments de loisirs, chose rare et exceptionnelle dans la vie des femmes à l'époque des Vikings.

 

La physionomie et le caractère des femmes

Modélisation 3D du visage d'une femme viking à partir d'un crâne découvert à York - Photo: Université de DundeeLes femmes à l'Âge Viking avaient des traits masculins. Les visages des femmes et des hommes étaient plus semblables à l'époque qu'ils ne le sont aujourd'hui, rapporte Lise Lock Harvig, archéo-anthropologue du Département de Médecine légale de l'Université de Copenhague: "Il est plus difficile, visuellement, de déterminer le sexe d'un squelette de l'Âge Viking". Elle explique en effet que les femmes vikings avaient souvent des mâchoires et des arcades sourcilières prononcées, alors que les ossements des hommes présentent des caractéristiques moins marquées pour leur sexe que de nos jours, ce qui sème la confusion parmi les archéologues en charge de déterminer le sexe des squelettes de l'époque.

La taille moyenne des femmes, toujours d'après les travaux de Lise Lock Harvig, était de 1,58m. Elles étaient aussi globalement plus musclées que les femmes d'aujourd'hui, notamment parce qu'elles effectuaient des tâches très physiques. L'arthrose et les problèmes dentaires faisaient partie des maux les plus courants. Mais les chercheurs de l’Université de Tubingen qui ont analysé des squelettes afin de comparer l’état de santé des hommes et des femmes scandinaves, ont constaté qu'il n'y avait pas de différence significative entre l’émail des dents chez les deux sexes, ce qui peut signifier que les femmes avaient accès à autant de ressources et de nourriture que les hommes - ce qui n’était pas le cas dans toutes les sociétés occidentales de l’époque.

Dans les sagas, les personnages féminins sont loués pour leur beauté, en particulier la longueur et la brillance de leur cheveux, mais plus fréquemment encore pour leur sagesse. En règle générale, les femmes font toujours preuve d'un fort tempérament. Bon nombre des traits de caractère considérés comme positifs chez les hommes, tels que le sens de l'honneur, le courage et la volonté sont également considérés comme des traits positifs chez les femmes. A contrario, les vieilles mères adoptives, les servantes et les commères figurent parmi les personnages féminins les plus faibles dans ces mêmes sources littéraires.

 

Les femmes devant la loi

Les femmes scandinaves avaient plus de droits qu'ailleurs en Europe, même si elles n'avaient pas pour autant les mêmes droits que les hommes. Il n'en reste pas moins que les femmes jouissaient à l'Âge Viking de certains droits et dispositions légales parfaitement enviables pour l'époque. 

La différence de traitement intervenait dès la naissance. Les filles étaient presque exclusivement les seules victimes des infanticides, suivant la coutume de l'exposition des nouveaux-nés. Les fils avaient plus de valeur, car ils pouvaient accroître les propriétés terriennes, la richesse et rapporter des honneurs, alors qu'il fallait marier les filles et leur constituer des dots. De plus, le fait d’avoir moins de femmes se traduisait par une réduction du nombre de naissances et donc du nombre de bouches à nourrir. Cette coutume s’est poursuivie même après l’arrivée du christianisme.

 

Les interdits

Légalement, une femme était placée sous l'autorité de son mari ou de son père. Le recueil de lois islandaises appelées Grágás, en vigueur jusqu'au XIIIème siècle, précise qu'il est interdit aux femmes de porter des vêtements d'hommes, de se couper les cheveux courts ou de porter des armes (K 254).

Dans le droit succesoral, une femme ne pouvait pas hériter autant que ses frères. Et dans certaines régions, si elle avait des frères, elle n’héritait de rien. Toutefois, si le mari décédait sans héritier mâle ou si le fils mourrait du vivant de la mère, celle-ci entrait en possession de tous les biens (voir §Les libertés).

Il lui était interdit de participer à la plupart des activités politiques ou gouvernementales. Elle ne pouvait donc pas être goði (chef), ni juge, et ne pouvait pas introduire une cause devant le Þing à moins qu’un homme n’entreprenne les poursuites en son nom.

Les mariages étaient arrangés par le père ou d’autres membres masculins de la famille (bien que le consentement de la future épouse était souvent recherché), car les mariages représentaient, avant toute considération sentimentale, des alliances familiales et claniques. Il semble que les veuves profitaient d’une plus grande liberté de choix que les femmes non mariées. Par exemple, dans la saga d’Eirik le Rouge, la veuve Gudrid dut obtenir la permission de son beau-père (Eirik le Rouge) pour épouser Thorfinn Karlsefni - dans la saga des Groenlandais, elle dut obtenir cette permission de Leif.

 

Les libertés

Figurine en argent du IXème siècle découverte à Revninge, DanemarkUne femme pouvait demander le divorce, bien que pour des raisons spécifiques. Plus remarquable encore, dans le cas d’un divorce, une femme reprenait la dot, appelée heiman fylgia, qu’elle avait apportée au moment du mariage et qui constituait la plupart du temps la seule richesse qu'elle pouvait prétendre hériter de sa famille.

Les lois protégeaient tout particulièrement les femmes contre l'attention non désirée d'un homme envers elles mais aussi contre la violence conjugale. À ce sujet, le Gulaþing de Norvège prévoyait même des dispositions spéciales selon que les violences avaient eu lieu ou non en public, et selon leur degré de gravité. Aussi, la violence conjugale est la raison la plus couramment invoquée pour un divorce dans les sagas. 

Il arrivait qu'une femme estime que le divorce n'était pas une vengeance suffisante contre l'insulte d'une claque: Hallgerd dans la saga de Njal fut ainsi impliquée dans la mort de ses deux maris qui ont fait l'erreur fatale de la gifler. C'était un grave déshonneur pour un homme de blesser une femme, même accidentellement comme lors de l'attaque d'un foyer.

N.B: La seule exception concerne les femmes capturées au cours des raids vikings comme butin, pour être vendues comme esclaves. Si le viol des femmes semble une des violences couramment exercées dans le cadre d'une bataille ou d'un raid, il apparaît d'après les chroniques de l'époque telles que "Les Annales de Saint-Bertin", que les Vikings étaient moins enclins à cette pratique que d'autres envahisseurs. D'ailleurs, le viol est pratiquement inexistant dans les récits des sagas. 

Seule une femme non mariée et sans fils, d'après les lois islandaises et norvégiennes, pouvait hériter de la charge de chef de famille ou de clan. Cela ne se produisait semble-t-il que lors du décès de son père ou d'un frère unique. Elle portait alors le titre de baugrygr ou ringkvinna. Ainsi, l'ensemble des tâches et des droits associés à la position de son défunt parent lui incombait, comme celui de réclamer et obtenir des dédommagements lorsqu'un membre de la famille était assassiné, et ce jusqu'à ce qu'elle se marie et que cette charge soit transféré à son époux. Ces dispositions furent maintenues même après la conversion au christianisme et semblent avoir existé jusqu'à la fin du XIIIème siècle au delà duquel plus aucune mention du terme ne peut être trouvée dans les textes de loi.

 

Les femmes et la religion

Les majestueux enterrements païens de femmes, bien que plus nombreux chez les hommes, démontrent qu’il y avait au moins un certain nombre de femmes qui exerçaient une grande influence, notamment en matière de croyances et pratiques religieuses.

Les femmes étaient hautement considérées dans les affaires religieuses. La mythologie nordique regorge d'ailleurs de créatures féminines: des déesses, des géantes, des elfes, des nornes, des valkyries...

Dans la société scandinave, la völva, tout autant prêtresse que prophétesse, était généralement une femme âgée ayant rompu avec les attaches familiales, qui errait à travers le pays. Les gens faisaient appel à ses services dans les situations graves, à l'instar de la femme dans la saga d’Eirik le Rouge qui, avec l’aide de Gudrid, dirige les rituels païens pour mettre fin à la famine. Son autorité était absolue et elle était largement rémunérée pour ses services.

 

Les völvur

Selon la mythologie et les récits historiques, les völvur sont censées posséder des pouvoirs identiques à ceux du père des dieux, Odin. Ellses sont capable de connaître l’avenir des dieux : c’est notamment ce que rapporte la Völuspá, dont le titre lui-même se traduit par "chant de la prophétesse". Parmi les plus célèbres völvur de la littérature scandinave, il y a lieu de citer la Heidi de la Völuspá et la sorcière Gróa du lai de Svipdag (Svipdagsmál).

Les völvur entre autres disciplines chamaniques traditionnelles, pratiquaient :

  • Le galdr, soit la divination.
  • Le spá, soit la prophétie, pratiquée par la spákona ( spámaðr pour les hommes).
  • Le seiðr (littéralement  "bouillonnement, effervescence") soit l'enchantement, pratiqué par la seiðkona. Bien qu'il y ait eu aussi des hommes, appelés seiðmaðr, le seiðr exigeait tout particulièrement l'ergi (la féminité) car selon Snorri Sturluson, dans la Saga des Ynglingar, sa pratique rend faible et vulnérable, donc peu viril.

 

Reconstitution de la sépulture de la völva de Fyrkat, avec une tige métallique et des graines de jusquiame, attributs sourcés d'une völva - Dessin: Thomas Hjejle BredsdorffLe seiðr se caractérisait par une transe et visait à percer les desseins des nornes (déesses du destin) afin de connaître le destin (vyrð en vieux norrois), ou à changer le chamane en animal. L'attribut de la seiðkona, soit une quenouille appelée seiðstafr ("bâton de seydr", une sorte de baguette magique), est l'un des attributs de la déesse Freyja. Freyja est celle qui aurait enseigné le seiðr aux ases - bien que seul Odin serait devenu maître en la matière.

L'archéologie a mis au jour une quarantaine de sépultures de femmes au Danemark (Fyrkat), en Norvège (Oseberg, Flöksand) et en Suède (Birka), contenant des quenouilles sans pour autant pouvoir certifier qu'il s'agit toutes de völvur.

La disparition des völvur est liée à la christianisation.

 

 

Les femmes et la christianisation

La pierre de Dynna, Oppland - NorvègeLorsque le christianisme est arrivé en Scandinavie, là encore, il semble que les femmes aient été plus réceptives que les hommes à cette nouvelle religion. Ce n’est pas une coïncidence si, au Groenland, la première église fut bâtie par Thjodhild, épouse d’Eirik le Rouge et mère de Leif et de Thorsten. 

La christianisation a donné aux femmes de nouveaux rôles, comme en témoignent la plupart des pierres runiques de cette période. Sur la pierre de Dynna en Norvège, Gunnvor commémore sa fille Astrid avec des images de la Nativité, tandis que la pierre de Stäket en Suède commémore Ingirun, qui est allée en pèlerinage à Jérusalem.

 

Les femmes et la colonisation

Selon Judith Jesch, docteur et directrice des Études vikings à l'Université de Nottinghamles femmes ne pouvaient pas être à proprement parler des Vikings. Mais elles ont joué un rôle fondamental dans la colonisation des terres explorées par les Vikings.

Le mot en vieux norrois vikingar est exclusivement appliqué aux hommes, pour désigner ceux qui ont navigué à partir de la Scandinavie et se sont engagés dans les activités de raids et de commerce en Grande-Bretagne, en Europe et à l'Est, ou d'exploration en Atlantique Nord (Iles Féroe, Islande, Groenland). Mais des Vikings sont restés dans ces régions et ont établi des colonies scandinaves.

Les femmes ont vraissemblablement joué un rôle dans ce processus d'implantation d'après Judith Jesch. Dans des régions avec une population indigène établie, les colons vikings ont pu épouser des femmes indigènes, alors que quelques vikings itinérants ont probablement pris des compagnes en route, mais il y a des preuves archéologiques que des femmes scandinaves ont atteint la plupart des parties du monde viking, de la Russie à l'Est, jusqu'à Terre-Neuve à l'Ouest, comme le prouve la découverte d'une fusaïole de l'époque à l'Anse aux Meadows (Terre-Neuve).

 

L'Islande

L'Islande était quasiment inhabitée et les colonies ne purent s'y établir durablement que dans le cas où les femmes faisaient aussi partie du voyage.

Une recherche, publiée le 8 décembre 2014 dans la revue Philosophical Transactions of the Royal Society B, a étudié le matériel génétique extrait de 45 ossements anciens exhumés dans le centre et le nord de la Norvège et datés entre l'an 793 et l'an 1066. La comparaison de cet ADN mitochondrial, qui renseigne directement sur la généalogie maternelle, à celui des habitants de l'Islande médiévale ainsi qu'à celui des populations actuelles en Europe, a révélé que les femmes vikings avaient joué un rôle central dans l'expansion et l'établissement de colonies en Atlantique Nord. 

Selon Erika Hagelberg, du département de Biosciences d'Oslo, la preuve est faite que "les femmes nordiques ont participé au processus de colonisation. Un nombre significatif d'entre elles ont été impliquées dans la colonisation des petites îles." Et Jan Bill, professeur d'Archéologie spécialiste de l'Âge Viking et conservateur au Musée d'Oslo, qui a également participé à ce travail, va même plus loin: "On sait qu'ils transportaient du bétail, donc pourquoi ne pas emmener les enfants avec eux aussi? Je pense que nous avons affaire à des groupes familiaux, pas seulement des femmes et des hommes adultes." La colonisation viking aurait donc été une véritable entreprise familiale.

 

L'Irlande, l'Angleterre et l'Ecosse

Tandis que les Îles du Nord sont complètement scandinaves par la langue et la culture, les régions colonisées par les Vikings à l'intérieur et autour de la mer d'Irlande avaient une population plus diversifiée.

Sur l'île de Man, les archéologues ont découvert la tombe d'une riche femme, connue sous le nom de "Dame païenne de Peel", dont les effets personnels, parmi lesquels un collier de 52 perles, étaient presque tous entièrement d'origine scandinave. L'île de Man comprend également une trentaine de pierres runiques mêlant croix celtiques, ornements de style scandinave telles que des illustrations de scènes mythologiques et des inscriptions composées de runes et de vieux norrois. Bien que les noms de personnes (à la fois nordiques et celtiques) et la grammaire confuse de la langue suggèrent une communauté très métissée, au moins un quart de ces monuments commémorent des femmes, la plupart en tant qu'épouse. Une pierre située à Kirk Michael semble dédiée à la mémoire d'une mère adoptive avec l'inscription: "il est meilleur de quitter un bon fils adoptif qu'un mauvais fils."

 Plaque en os de baleine découvert dans le bateau funéraire de Scar (Ecosse)En Écosse, des tombes païennes fournissent des preuves archéologiques abondantes concernant la première colonie scandinave en Ecosse et la présence de femmes colons. Et dans l'archipel des Orcades, deux tombes livrent le portrait de deux femmes très différentes: celui  à Westness d'une mère de jumeaux nouveau-nés, jeune, riche et vaillante, et celui à Scar d'une femme âgée de statut élevé, enterrée dans un bateau avec un homme plus jeune et un enfant.

En Angleterre, la chronique anglo-saxone témoigne qu'une armée viking opérant dans les années 892-895, était accompagnée par des femmes et des enfants devant être mis en lieu sûr pendant que les guerriers combattaient. Par ailleurs, de récentes découvertes archéologiques composées d'un grand nombre de bijoux féminins de style nordique, en particulier dans le Lincolnshire, ont permis de démontrer la présence de femmes scandinaves au Xème siècle.

Il y eut un nouvel afflux significatif de Scandinaves en Angleterre pendant le règne de Knut, au XIème siècle. Ces nouveaux immigrants d'une classe sociale plus élevée ont laissé leurs marques à Londres et dans le sud, des régions qui n'étaient pas concernées jusque là par la colonisation scandinave. La pierre runique de St Paul, à Londres, avec son inscription parcellaire indiquant uniquement le nom de ses commanditaires, Ginna (une femme) et T-ki (un homme), révèle l'affiliation culturelle de deux Scandinaves au coeur du royaume anglais.

 

Les femmes et la guerre

L'indépendance et la liberté  relatives des femmes à l'Âge Viking, comme l'autorité et les responsabilités qu'il leur incombait d'exercer pendant les longues périodes d'absence des hommes partis en expédition, leur imposaient logiquement d'être en capacité à minima de se défendre, à défaut de se battre. Pour autant, le débat fait rage dès lors que l'on évoque l'existence de femmes guerrières.

 

Les skjaldmös et les valkyries

Valkyrie (1869), par Peter Nicolai ArboLa skjaldmö, qui désigne en vieux norrois une jeune femme guerrière armée d'un bouclier dans la mythologie nordique, a fondé le mythe de la valkyrie. 

Dans la mythologie, les valkyries, revêtues d’une armure, volaient au-dessus des champs de bataille, dirigeaient les combats, distribuaient la mort parmi les guerriers et emmenaient l’âme des héros à la Valhöll, le grand palais d’Odin, afin qu'ils deviennent des Einherjar. Cependant, une idée fausse répandue au sujet des valkyries est qu'elles auraient été des femmes guerrières. Ceci n’est pas fondé car il n’existe pas un seul récit d'une valkyrie en train de combattre et seulement rarement en train de porter une arme.

Les skjaldmös sont les véritables guerrières dans les sources écrites, telles que Hervor (saga de Hervor et du roi Heidrekr), Brynhild (saga de Bósi et Herraud), Thornbjörg (Hrólfs saga Gautrekssonar) ou Veborg dans la Geste des Danois. Selon Saxo Grammaticus, 300 skjaldmös combattirent aux côtés des Danois à la Bataille de Brávellir, en 750. Il mentionne également Lagertha qui combattit aux côtés de Ragnar Lodbrok et l'aida à gagner la bataille en conduisant personnellement une attaque astucieuse sur le flanc des ennemis.

Cependant, là encore, les femmes guerrières de l'Âge viking sont surtout un mythe engendré par des auteurs comme Saxo Grammaticus qui, en tant que prêtre chrétien, était consterné par la liberté relative et le pouvoir social  des femmes de vikings dans la vie courante, de sorte qu’il écrivit de nombreuses histoires de femmes guerrières qui reposaient beaucoup plus sur les références dans son éducation classique aux légendes grecques des amazones qu'aux moeurs des Vikings. Le but de Saxo était de présenter une femme guerrière, puis de créer un héros viril qui la battrait rien qu’avec son aura de virilité et sa beauté.

 

Des sépultures de combattantes

Une nouvelle étude apporte la confirmation génétique d'une femme guerrière viking à Birka - Illustration par Evald Hansen basée sur le plan orignel de la sépulture Bj 581mise au joC'est donc tout naturellement vers l'Archéologie que se tournent tous les espoirs de faire la lumière sur l'emblématique mais insaisissable guerrière viking.

La sépulture Bj 581 à Birka en Suède, datant du milieu du Xème siècle, a fait l'objet d'une nouvelle étude en 2017. Des analyses ostéologiques et génétiques ont révélé que cette sépulture d'un présumé guerrier, comprenant une épée, des flèches, une hache, un couteau de combat, une lance, deux boucliers et deux chevaux, était en réalité celle d'une femme. La présence d'un ensemble complet de pièces de jeu avec leur plateau, symbole de tactique et d'analyse stratégique, tend à prouver que cette guerrière a pu occuper de hautes fonctions sur le champ de bataille. Par ailleurs, les analyses d'isotopes confirment un style de vie itinérant, cohérent avec la société martiale qui a dominé l'Europe du VIIIème au Xème siècle.

Un grand nombre - environ une trentaine- de sépultures de femmes comprenant des armes et autres attributs guerriers ont été découvertes en Scandinavie et dans la plupart des lieux où les Vikings se sont implantés. Lorsque le mobilier funéraire est uniquement composé d'éléments martiaux, très peu de squelettes - pour des raisons apparentes de coût - ont fait l'objet d'une analyse génétique, les archéologues accordant d'emblée ces tombes à celle de guerriers.

 

Birka - Les Mystères d'un chef viking par Peignoir Prod  (avec la participation d'Idavoll)

 

Hormis la tombe de Birka donc, à l'heure actuelle, seules deux combattants de l'Âge Viking exhumés au début des années 1900 en Norvège se sont révélés, à la suite des tests effectués, être en définitive des femmes.

Royaume-Uni - Image de la reconstruction faciale d'après le crâne de la femme viking de Solør - Photo: National GeographicTrois tombes attestées n'établissent certes pas une généralité quant au rôle que les femmes ont pu jouer dans le domaine des activités martiales. Mais étonnament, ce type de révélation vaut en générale aux archéologues une levée de boucliers, accusés systématiquement d'alimenter de la sorte une incarnation fantasmagorique de la valkyrie. 

En Novembre 2019, pour un documentaire de National Geographic, des scientifiques ont recréé le visage d'une femme de l'Âge Viking dont la sépulture, découverte à Solør, en Norvège contenait une impressionnante collection d'armes, des flèches, une épée, une lance et une hache. Son crâne, qui reposait sur un bouclier dans la tombe, a été retrouvé avec une entaille assez grave pour avoir endommagé l'os et la blessure correspond vraissemblablement à celle d'une épée. Les chercheurs ignorent si la blessure fut la cause de sa mort, car l'examen scientifique a révélé des signes de guérison. Néanmoins, l'image de la reconstruction faciale bouscule les idées reçues et cette blessure de combat pourrait fournir la première réelle preuve de l'existence de guerrières vikings.

 

 

Des femmes influentes

Quelques femmes à l'Âge Viking ont laissé leur marque dans l'Histoire par leur statut exceptionnel ou leur réussite.

En 834, deux femmes, une d'environ 50 ans, et une plus âgée, entre 70 et 80 ans, ont été inhumées dans une des sépultures les plus riches de l'Âge Viking, le bateau-tombe d'Oseberg, en Norvège, avec un grand nombre d'objets funéraires richement décorés. S'agissait-il d'une commerçante fortunée, d'une femme ayant incarnée une autorité religieuse ou d'une reine avec sa suivante?

Plus tard dans ce même siècle, Auður djúpúðga Ketilsdóttir (Aude la Très-Sage) vécut une véritable odyssée viking. Fille d'un chef norvégien dans les Hébrides, elle épousa un viking basé à Dublin et, quand son mari et son fils sont morts, elle prit en charge la fortune familiale, affrétant un bateau pour l'emmener avec ses petites-filles dans les Orcades, aux Iles Féroe et en Islande. C'est en Islande qu'elle s'installa, distribuant la terre à ses suivants. Elle est connue comme l'un des quatre colons les plus importants et comme la première chrétienne notable.

Freydís Eiríksdóttir, Saga Museum de ReykjavikAu Xème siècle, Freydís Eiríksdóttir, fut "l'enfant terrible" d'Erik le Rouge et la sœur de Leif Eriksson. Membre de l'expédition conduite par Thorfinn Karlsefni au Vinland, face aux amérindiens, elle déchira son vêtement, mettant à nu sa poitrine qu'elle frappa avec son épée tout en hurlant. Les natifs effrayés par cette vision d'une guerrière enceinte de huit mois, aux seins nus, poussant un cri de guerre, s'enfuirent aussitôt ce qui mit fin à la bataille. En raison des massacres qu'elle organisa lors d'autres expéditions, elle fut condamnée à l'exil par son frère Leif. Néanmoins, elle s'illustra en tant qu'exploratrice du Vinland et combattante sans peur.

Au XIème siècle, la reine Emma est l'une des dernières grandes figures féminines de la fin l'Âge Viking. Son père était le duc Richard de Normandie, descendant du fondateur viking Rollon, tandis que sa mère aurait été d'origine danoise d'après les historiens. Emma se maria à deux reprises à des rois d'Angleterre, l'anglais Æthelred et le danois Knut le Grand et fut la mère de deux autres. Aux côtés de Knut, elle devint la grande protectrice de l'Église et à la mort de son époux, elle commanda le panégyrique Emmae, une apologie en latin des rois danois en Angleterre au XIème siècle, s'assurant ainsi que son propre portrait se trouvait inclus dans le manuscrit.

 

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Commentaires

  • Violette
    • 1. Violette Le 21/05/2021
    Merci de nous faire partager votre merveilleux site et bravo pour tout ce travail accompli.
  • Jocelyne Giani
    • 2. Jocelyne Giani Le 03/08/2020
    Un grand merci pour les infos! J'ai même trouvé le livre sur les femmes skaldes en PDF sur le net! Bonne continuation, vous faites un travail formidable!
  • Jocelyne Giani
    • 3. Jocelyne Giani Le 29/07/2020
    Bonjour, j'aimerais savoir s'il y eut des femmes skaldes? et si oui, où pourrais-je trouver des renseignements à ce sujet?
    Merci beaucoup, et bravo pour votre site, une vraie mine d'or!
    Jocelyne
    • idavoll
      • idavollLe 29/07/2020
      Bonjour Jocelyne et merci beaucoup pour l'intérêt que vous portez à Idavoll. Seuls 4 noms de femmes scaldes sont connus grâce aux sagas : Gunnhild kongsmor, Hild Rolfsdatter, Steingunn et Jorunn Skaldmøy (ou skáldmær). Cette dernière est la compositrice du Sendibítr ( "Message mordant"), le plus long poème scaldique composé par une femme qui nous soit parvenu, grâce à l'oeuvre de Snorri Sturlusson. Il existe un ouvrage en anglais :"Old Norse Women's Poetry: The Voices of Female Skalds", de Sandra Ballif Straubhaar, maître de conférences, Département d'études germaniques de l'Université du Texas. Vous pouvez aussi vous référer aux travaux de Judith Jesch: "Women in the Viking Age". En vous souhaitant bonne continuation dans vos recherches. Bien à vous, Kernelyd /Idavoll.
  • bertina
    • 4. bertina Le 28/12/2019
    Un grand sujet sur les femmes vikings dans le Nord, de leur caste sociale à la vie quotidienne.

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